Cinq films pour découvrir le cinéma de Blake Edwards

Blake Edwards nous a quittés en 2010. Alors qu’il fut pendant longtemps considéré comme un grand divertisseur, il est aujourd’hui perçu comme un des plus grands auteurs de comédies américaines de la seconde moitié du XXème siècle au même titre que Woody Allen. Bien que ses films les plus célèbres notamment La Panthère rose et Diamants sur canapé soient relativement connus auprès du grand public et qu’il donna la possibilité à Henry Mancini de composer des musiques encore écoutées aujourd’hui, sa filmographie reste encore assez méconnue. Lui qui considérait le rire comme la seule attitude acceptable face à la mort et à la dépression, pourrait s’avérer être le réalisateur idéal en ces temps de crises et de confinements à répétition.

Blake Edwards est né le 26 juillet 1922. Alors que son père quitte le foyer familial, sa mère se remarie avec Jack McEdwards, un producteur de films. C’est au début des années 40 qu’il commence sa carrière de réalisateur à la télévision. On lui doit principalement la série devenue culte depuis, Peter Gunn. C’est durant sa création qu’il fait la connaissance d’un de ses plus fidèles amis et collaborateurs, le compositeur Henry Mancini. Ils travailleront ensemble sur plusieurs films dont la quasi-totalité de ceux présents dans cette liste. A l’époque où Blake Edwards entre dans le monde du cinéma, au début des années 50, le cinéma américain est plongé dans une terrible crise. Il fait face à la concurrence redoutable de la télévision, le public se rajeunit et les producteurs à la tête des grandes firmes hollywoodiennes sont à l’inverse vieillissants.  Ils ne sont plus en phase avec les envies des spectateurs de l’époque.

Alors que les grands cinéastes de l’âge d’or d’Hollywood sont au crépuscule de leur carrière, les studios de cinéma engagent de nouveaux réalisateurs issus de la télévision espérant apporter un regard neuf à leurs nouveaux films. Blake Edwards commence donc sa carrière au moment où le cinéma américain est en pleine transition et cela se sent dans sa filmographie. En effet, si ses comédies emploient un humour typique des grandes comédies de Billy Wilder, Lubitsch, McCarey ou Chaplin, les thèmes abordés par ce jeune cinéaste sont en phase avec la contre-culture des années 60.

Diamants sur canapé (1961)

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Diamants sur canapé n’est pas le premier succès de Blake Edwards. Il avait déjà réalisé précédemment Opération Jupons. C’est est en revanche celui qui va faire de lui un cinéaste très en vue à Hollywood. Le film met en scène l’histoire de Paul Varjack, un écrivain raté qui déménage dans un nouvel immeuble. Il fait la connaissance de sa voisine, Holly Golightly, une femme extravagante qui organise fréquemment des fêtes chez elle et utilise ses charmes pour soutirer de l’argent à de riches clients. Il se rend compte cependant que malgré cette vie mondaine, Holly est une personne profondément angoissée. Diamants sur canapé est assez particulier dans la filmographie de Blake Edwards. A cette époque, les grands studios hollywoodiens sont toujours réglementés par le code Hays imposant de ne pas montrer des comportements jugés indécents. A première vue, le film paraît innocent. Mais en se penchant davantage dans la filmographie du réalisateur et dans le matériau d’origine, c’est-à-dire la nouvelle éponyme de Truman Capote, on comprend vite que l’histoire aborde des thématiques pour le moins fâcheuses. Le mot n’est jamais dit et pourtant les activités exercées par Holly, en y réfléchissant un peu, se rapprochent à de la prostitution . « Je ne pense pas que la majorité du public à l’époque ait vraiment imaginé Audrey Hepburn en prostituée ou escort girl. Je parie qu’ils n’ont même pas imaginé comment elle pouvait gagner 50 dollars en se rendant au parloir d’une prison. » s’amusait à dire Blake Edwards. Évidemment, la question n’est pas abordée d’une manière aussi directe. La censure interdit de parler de ce genre de chose. Néanmoins, le film permet d’installer la plupart des obsessions qui tarauderont l’esprit d’Edwards tout le long de sa carrière: un goût prononcé pour les scènes festives, un intérêt pour les sujets scabreux et sexuels. Mais surtout, la thématique principale de l’œuvre de Blake Edwards est celle de l’autonomie individuelle. Ses personnages sont la plupart du temps forcés à trouver un compromis ou à suivre des logiques marchandes au risque malheureusement pour eux de perdre leur intégrité. Problème auquel Edwards est lui-même confronté pour conserver sa propre authenticité contre les studios hollywoodiens.

Disponible en VOD sur MyCanal

La Panthère rose (1963)

La Panthère rose est un autre film culte de Blake Edwards. Après Diamants sur canapé, il s’est attelé à la réalisation d’œuvres plus dramatiques. C’est en 1963 qu’il revient à la comédie. Jacques Clouseau est un inspecteur de police maladroit, une catastrophe ambulante. Depuis plusieurs années, il est à la poursuite du Fantôme, un gentleman-cambrioleur spécialisé dans les vols de bijoux. Son prochain méfait sera le cambriolage d’un diamant, la Panthère rose, aux mains de la princesse indienne Dala. Clouseau est chargé de sa protection dans une station de ski italienne. La Panthère rose, c’est d’abord l’histoire d’une rencontre entre deux hommes, Blake Edwards et Peter Sellers. L’acteur britannique était encore relativement peu connu à l’international et le rôle de Clouseau lui permit de briller et percer à Hollywood. Pourtant, il n’était pas censé jouer le personnage principal du film. En effet, ce sont surtout des acteurs de renom qui sont au centre de l’intrigue, notamment David Niven et Claudia Cardinale. Sellers joue un rôle secondaire mais réussit le coup de force en suscitant une réelle sympathie du public pour cet inspecteur gaffeur et maladroit très inspiré dont le style comique le rapproche de Chaplin et de Keaton. En outre, Blake Edwards n’a pas toujours été un réalisateur rentable, il a vécu des moments de sa carrière où peu de ses films réussissaient à engranger des bénéfices. Or malgré ses relations houleuses avec Sellers, La Panthère rose lui permettait de surfer sur la popularité de la franchise et de l’inspecteur Clouseau afin de pouvoir rester à flot et financer des projets modestes mais plus intéressants.

La Panthère rose est disponible en VOD sur MyCanal

La Party (1968)

La Party est moins connu que les précédents et pourtant, il est considéré par beaucoup de critiques comme le chef-d’œuvre de son réalisateur. Hrundi V. Bakshi n’est qu’un simple figurant pour un film hollywoodien. Très maladroit, il parvient malgré tout à détruire les décors du tournage. Bien qu’il ait été inscrit sur une liste noire, il est cependant invité accidentellement par le producteur à un dîner de gala. Bakshi va tout au long de la soirée accumuler les gaffes qui ne peuvent que conduire à la destruction de la villa. L’histoire de La Party est extrêmement simple. Edwards atteint des sommets en matière d’abstraction. Pratiquement tout le film n’est qu’une accumulation de gaffes, une démolition lente de la maison du producteur. Edwards a toujours critiqué le système hollywoodien, un univers à ses yeux totalement cynique. La Party est donc une sorte de règlement de compte contre ce cinéma, un cinéma qui pense d’abord et toujours à l’argent, où les femmes sont surtout perçues par les producteurs comme des objets de désirs et où les acteurs d’origine étrangère (indienne et française dans le film) sont relégués à des rôles secondaires ou de figurants. Le cinéma d’Edwards n’a jamais caché sa mélancolie, une certaine nostalgie car en effet quasiment tous ses films y compris ses œuvres les plus sombres comportent au moins une scène de burlesque, un genre de comédie très populaire dans les années 20 avec ses acteurs de renoms, Chaplin et Keaton. La Party est son film qui le rapproche le plus de ce registre. Son cinéma dénonce la perte de dignité et de toute innocence d’un univers devenu décadent. Ce comportement gaffeur de la part de Bakshi, qui est le résultat de son excès de courtoisie, est finalement la seule réponse qu’apporte Blake Edwards pour combattre l’amoralité du monde en revenant à une certaine innocence que l’on retrouvait dans ces films du cinéma muet.

Disponible en VOD sur MyCanal

S.O.B. (1981)

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A nouveau, Blake Edwards s’attaque à Hollywood avec un nouveau film beaucoup plus sulfureux que le précédent. S.O.B. (qui sont les initiales de Son Of a Bitch ou de Sexually Oriented Business) raconte l’histoire d’un réalisateur aussi bien acclamé par la critique que le public. Pourtant, son dernier film en date, une œuvre destinée à un public familial, est un four commercial. Les producteurs l’abandonnent, son épouse le quitte. Il est au bord du suicide. Pour lui remonter le moral, un ami lui organise une orgie sexuelle dans sa villa. Suite à une nouvelle tentative de suicide qui se solda en échec, il trouve l’idée pour sauver son film de le tourner à nouveau dans une version pornographique. S.O.B.  est un des films les plus personnels du cinéma de Blake Edwards. C’est celui où il aborde de manière explicite son rapport à Hollywood. Les critiques sont nombreuses mais la principale porte notamment sur une certaine hypocrisie de l’industrie du divertissement. Les producteurs et les acteurs de cinéma refusent catégoriquement de montrer toute image obscène dans un film, préférant à la place des histoires cuculs, niaises et enfantines tout en s’adonnant en privé à des soirées orgiaques. Blake Edwards peut compter pour cela sur son épouse, l’actrice britannique Julie Andrews pour jouer le rôle féminin principal, une actrice et chanteuse à l’image de son interprète adorée des enfants. Car en effet, Andrews est surtout connue pour ses rôles dans des films comme La Mélodie du Bonheur ou Mary Poppins, très appréciée auprès du public familial. Le réalisateur va détruire cette apparence virginale qui colle à la peau de sa conjointe en la faisant jouer des séquences particulièrement osées notamment celle où elle dévoile sa poitrine. Malheureusement pour S.O.B, le scandale va détruire toute possibilité pour le film de devenir un succès commercial.

S.O.B. est disponible en VOD sur MyCanal

Victor/Victoria (1982)

S.O.B. n’a pas eu le succès escompté. Le scandale a fait plus de mal que de bien. Pourtant, l’année suivante, Blake Edwards se lance dans un nouveau projet où il espère à nouveau jouer avec l’image de Julie Andrews. Victor/Victoria est le remake d’un film allemand sorti au début des années 30. Le personnage principal de l’intrigue, Victoria Grant est une cantatrice du Paris des années folles mais elle n’arrive pas à trouver un emploi auprès d’un cabaret. Elle fait néanmoins la connaissance d’un homosexuel, Carroll Todd. Il propose à cette dernière une idée assez farfelue pour percer dans l’univers de la scène, se faire passer pour un comte polonais spécialisé dans les spectacles de travestis. Elle connaît un immense succès mais parvient à attirer l’attention de King Marchand, un homme en lien avec la Mafia américaine, et qui commence à se poser des questions sur son orientation sexuelle, étonné de se sentir attiré par ce qu’il croit être un homme. Victor/Victoria est acclamé à sa sortie par les critiques et devient un succès commercial. Henry Mancini et Leslie Biscusse remporteront même l’Oscar de la meilleure musique de film. Mais par rapport aux précédents, les thèmes n’en sont pas moins sulfureux. Comme dans S.O.B. ou La Party, on retrouve toujours une critique d’Hollywood, de ses apparences et de son cynisme. Mais le film aborde surtout la question de la sexualité, du transformisme et de la peur de l’indéfinissable. Blake Edwards avait déjà introduit ces thématiques dans d’autres œuvres. Il n’est pas rare de voir des personnages se déguiser voire se travestir. La question de l’homosexualité est aussi abordée dans Elle (1979). Mais Victor/Victoria en fait le sujet central de l’histoire. Edwards aime beaucoup à travers ses œuvres à bousculer les idées reçues et les certitudes de ses personnages et du spectateur via un élément perturbateur. Dans le cas de ce film, il va bousculer les présupposés en matière d’orientation sexuelle notamment en la personne de King Marchand qui se sent attiré par un homme. Le réalisateur souhaitait montrer que l’attirance pour une personne du même sexe est quelque chose de parfaitement normal même en étant hétérosexuel.

Disponible en VOD sur LaCinetek

Pour davantage découvrir la filmographie de Blake Edwards :

PS : Je vous invite aussi à découvrir les compositions d’Henry Mancini, grand ami de Blake Edwards, dont il composa la majeure partie de ses films.

Thibault Benjamin Choplet

Sources :

https://www.cinematheque.fr/video/544.html

https://www.cinematheque.fr/cycle/blake-edwards-167.html

https://www.franceculture.fr/emissions/plan-large/blake-edwards-au-dela-des-genres-un-art-du-contretemps

https://www.cineclubdecaen.com/realisat/edwards/edwards.htm

Positif N°713-714, numéro spécial Blake Edwards & Co

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