Tiny Pretty Things : aussi convenue qu’addictive

Tiny Pretty Things est de ces séries dont on sait qu’elles ne sont pas bonnes, mais que l’on ne peut s’empêcher de poursuivre. Netflix, passé maître dans l’art de créer ces séries jetables mais terriblement addictives, fait honneur à sa réputation en donnant naissance à ce qui pourrait être la quintessence de ce genre. A l’ère du binge-watching, Tiny Pretty Things est aussi vite regardée qu’oubliée. Une recette imparable pour rendre accro en dépit des innombrables défauts de la série. 

La recette est vieille comme le monde : prenez des adolescents qui ressemblent déjà à des adultes, car bien souvent ils en sont, posez un cadre qui fait rêver et/ou peur, ajoutez un soupçon de crime, une bonne grosse dose de sexe, d’énormes ficelles scénaristiques et une enquête palpitante, et vous obtenez un programme dont le succès est quasi assuré. D’autres avant elle ont appliqué la recette avec plus ou moins de brio, telles que Riverdale, Elite et autres Pretty Little Liars. Là où Tiny Pretty Things innove, c’est dans le choix du cadre, à savoir une école de ballet destinée aux meilleurs jeunes danseurs du pays. La Archer Ballet School, c’est le cadre. La star de l’école, Cassie, poussée du toit, c’est le crime. L’arrivée de sa remplaçante à l’école, Neveah, c’est le point de départ. A partir de là, vous connaissez probablement la chanson : tout le monde est suspect car Cassie était évidemment une insupportable garce. Neveah est talentueuse donc forcément dépréciée par ses camarades qui rêvaient de prendre la place de Cassie la déchue. Elle se fait quand même quelques amis, et se retrouve à enquêter malgré elle sur le crime qui l’a conduite dans cette prestigieuse école. En parallèle, un chorégraphe célèbre, ancien élève de l’école, revient pour monter un ballet tout à propos : Jack l’Eventreur. 

Les ficelles sont énormes, les rebondissements très (trop) nombreux, les personnages souvent caricaturaux, tout autant que leur différentes rédemptions. La directrice est un dictateur en jupons, frustrée de voir la jeunesse s’épanouir alors que qu’elle flétrit dans son bureau. La mean girl se révèle finalement plutôt sympathique, et on lui pardonne très rapidement ses nombreuses incartades et autres coups bas, parce que finalement, l’amitié compte plus que tout. L’école est en danger ? Un clip vidéo suffira à la sauver. Comment expliquer alors que l’on enchaîne les épisodes avec un plaisir non dissimulé ? Tiny Pretty Things a bien appris sa leçon et dose savamment ses effets pour ménager le suspens quant à l’identité du suspect. On pardonne alors volontiers les rebondissements sortis du chapeau, type enfant caché et relations secrètes, pour se laisser porter par cette série qui n’innove pas mais ne rate rien ou presque dans son registre. 

Ce qui fait surtout le charme de Tiny Pretty Things, c’est le choix bien senti et astucieux de placer son intrigue dans une école de danse classique. La discipline fascine, aussi bien le petit que le grand écran, et ce depuis toujours. Des Chaussons Rouges de Michael Powell, chef d’œuvre du cinéma, à Black Swan en passant par Flesh and Bone, excellente mini-série passée inaperçue en France, et Suspiria, la danse classique passionne autant qu’elle suscite le fantasme. On imagine la discipline cruelle, peuplée de requins assoiffés de sang et de pervers, un milieu de concurrence perpétuelle où seuls les meilleurs peuvent parvenir au sommet. Si tout n’est pas avéré dans l’image que l’on s’en fait, la discipline reste une source d’inspiration pour nombre d’histoires torturées. Flesh and Bone est ainsi le meilleur exemple sériel de cette image tordue que l’on colle à la danse classique. Une série sombre, glauque et franchement difficile à regarder, à l’image de Black Swan qui mêlait danse classique et psychiatrie avec maestria. 

Tiny Pretty Things prend le contrepied, adolescents obligent, et met en scène un milieu toujours très compétitif, remplis d’êtres mal intentionnés, mais sur un ton beaucoup plus léger que ses prédécesseurs. Oui la série parle d’un horrible crime, mais il s’avère que Cassie l’avait bien cherché et qu’elle est aussi loin d’être blanche comme neige. Ce qui n’empêche pas la série d’aborder des thématiques sérieuses, telles que les violences sexuelles et l’omerta qui entoure le milieu, mais jamais avec la gravité d’un Aronofksy. 

Et le pari s’avère plutôt réussi, la danse classique n’ayant rien perdu de son attrait si particulier. On aime voir les corps se dépasser et se déformer pour se conformer aux exigences d’une institution aussi ancienne que rigide. La série n’évite pas les clichés du genre, entre maîtres de ballet sadiques et chorégraphe libidineux, mais l’on comprend vite que son but n’est pas d’offrir un portrait fidèle de la discipline. De plus, la série bat en brèche certains clichés encore très répandus sur les danseurs, quant à leur homosexualité notamment, et offre une vision très moderne des relations amoureuses, sans considération pour le genre ou presque. Tiny Pretty Things se complaît ainsi dans sa vision fantasmée de la danse classique avec un plaisir certain, qu’elle parvient miraculeusement à communiquer au public. La série prend aussi la dimension corporelle de la danse un peu trop au sérieux, et ajoute une énorme dose de sexe à son développement, alors même qu’on parle théoriquement de lycéens… Les scènes de sexe sont légion dans la série et franchement très explicites, car c’est bien connu le sexe fait vendre, mais aussi, et sans doute dans une visée moins capitalistique, pour laisser exploser l’érotisme inhérent à la danse classique, entre costumes ultra moulants et contact permanent. Si la série extrapole sans doute la portée sensuelle de son sujet, elle le fait au moins avec style. De plus, la danse offre à la série le meilleur remplissage qui soit, lui évitant ainsi de combler les creux de ses épisodes par des discussions insipides ou de trop nombreuses intrigues parallèles. Quand la série ne sait plus quoi faire, elle danse, se sauvant par là même de la routine et épargnant l’ennui au spectateur. 

Rajoutez à tout cela des performances d’acteurs, et de danseurs, globalement à la hauteur, une réalisation inspirée et maîtrisée (excepté les immondes scènes de rêve) et des scènes de danse rafraîchissantes, et vous obtenez un excellent exemple de plaisir coupable, qui aurait largement mérité sa place dans notre top. Facile, sexy, divertissante, grossièrement scénarisée, richement mise en scène, Tiny Pretty Things est aussi convenue qu’addictive. Et finalement, c’est exactement ce dont nous avions besoin en cette période.

Mathias Chouvier

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