L’incroyable histoire de l’île de la Rose, ou la Woodstock sur l’eau

Quand j’étais petite ma mère me racontait souvent l’histoire d’un homme qui, un jour, dépassé par les dogmes de la société, a pris son bateau et est parti construire son propre pays au milieu de la mer Adriatique, à seulement quelques kilomètres de chez moi. J’imaginais alors une espèce de pirate qui vivait seul selon ses propres règles, sur une île où tout était permis.

Ce pirate est en réalité l’ingénieur Giorgio Rosa qui a fondé, dans les années 1960, la République espérantiste de l’Île de la Rose (ou en esperanto Esperanta Respubliko de la Insulo de la Rozoj). Sydney Sibili a transposé cette incroyable histoire dans le film L’incroyable histoire de l’île de la Rose, récemment sorti sur Netflix.

Giorgio Rosa (Elio Germano) est un jeune ingénieur italien qui se distingue par un esprit vif, mais aucun de ses proches, y compris sa famille et son ex-petite amie, Gabriella (Matilda De Angelis), ne croit en ses capacités, le prenant plus pour un fou qu’autre chose. Mais tout change lorsque Giorgio décide de construire une île artificielle en acier à quelques kilomètres des côtes de Rimini, en dehors des eaux italiennes.

Il faut cependant noter que les événements qui sont portés à l’écran sont certainement un peu fictifs. En réalité, en 1958, Giorgio Rosa, un ingénieur de Bologne, a commencé à réfléchir à l’idée de construire une île et il lui aura fallu dix ans pour la réaliser.

Alors que tout le monde ne fait que de lui répéter qu’il doit se comporter comme une personne normale et lui rappelle qu’il ne peut pas construire un monde à lui, Giorgio Rosa décide d’aller complètement à contre-courant. Pour ce faire, il implique d’autres personnes – un camarade de fac, un naufragé, un apatride et une mineure enceinte – qui, d’une manière ou d’une autre, chacune avec ses propres motivations, sont fatiguées de vivre selon des impositions et des dogmes et ont besoin d’une évasion radicale.

Giorgio Rosa a donc créé son île de 400 mètres carrés, qui repose sur des piliers en béton, et le 1er mai 1968, il a été nommé président de la République espérantiste de l’île de la Rosa. Comme toute démocratie qui se respecte, un gouvernement composé de quatre ministres et de leur président a été mis en place. Les armoiries, le drapeau, la langue (esperanto) et la monnaie n’ont pas manqué à l’appel.

Cette île est la représentation du rêveur anticonformiste, qui pour cette raison s’échappe des confins dans lesquels il est isolé, où la possibilité de s’exprimer, niée par l’incompréhensibilité insurmontable des affections, est maximale. Ce sentiment est partagé par des milliers d’autres personnes qui ne se sentent pas compris et décident de rejoindre l’île. En effet, cette histoire s’inscrit pendant la période des protestations, des affrontements, des troubles de masse et des révolutions. Ce sont des années où le sentiment de rébellion est à son apogée. L’incroyable histoire de l’île de la Rose raconte une pensée d’un homme qui s’identifie dans quelque chose différent de la norme, le rendant enfin libre. Quelques années plus tard, en 1973, s’inspirant probablement de l’œuvre de Giorgio Rosa, John Lennon et Yoko Ono fondent Nutopia, une micronation conceptuelle, indépendante, et surtout sans lois.

Ajoutez à cette quête de rébellion une bonne dose d’amour et un désir de prouver ses capacités à la femme que Giorgio veut reconquérir. C’est peut-être le point que je reproche au film, car, en raison de l’accent prépondérant mis sur la relation entre les deux jeunes amants, le film nous fait penser que tout est animé par ce sentiment sous-jacent, certes présent et de forte influence, mais sans doute pas le principal moteur de l’action.

Sibilia n’a pas hésité à représenter dans son film la gestion de cette île par l’État italien, dirigé par le second gouvernement de Leone. Le plus grand crime – si puis-je le nommer ainsi – commis par Giorgio Rosa, indépendamment des questions juridiques, est celui d’agir différemment et de créer une lignée d’adeptes prêts même à changer de citoyenneté et à tout laisser tomber. L’incroyable histoire de l’île de la Rose décrit bien le chaos de l’État lorsqu’il perd le contrôle, lorsque l’hypothèse de la liberté collective émerge, menaçant l’autorité, le pouvoir et le respect des règles. Et peut-être aurait-il été intéressant d’approfondir la relation entre l’Homme rêveur de l’époque et son ennemi, l’Etat, un affrontement qui est quelque peu éclipsé par la caricature du Ministre de l’intérieur Franco Restivo, bien que la performance de Francesco Bentivoglio soit remarquable.

L’incroyable histoire de l’île de la Rose est une comédie dans laquelle le rire est toujours étouffé, obscurci par le profond sentiment de mélancolie qui se dégage constamment. L’attention du réalisateur est entièrement focalisée sur son protagoniste et sur les décisions du gouvernement de Leone, et pour nous faire revivre les sentiments de l’époque, il nous plonge directement dans ces atmosphères, parmi les chansons jouées à la radio et les vêtements typiques. Dans ce sens, la photographie aux couleurs si franches retrace également les signes particuliers.

Le casting est lui aussi absolument à la hauteur : le génie rebelle d’Elio Germano – l’homme de l’année du cinéma italien – Luca Zingaretti dans un merveilleux Président Leone, Tom Wlaschiha et François Cluzet. En bref, le film de Sidney Sibilia s’affranchit un peu du rythme pressant du passé et raconte une histoire sur la liberté, dans laquelle la morale est que l’important est de changer le monde ou au moins d’essayer.

Sara Karim

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