Mank : Désacralisons le plus grand film de tous les temps

Alors que les salles de cinéma ne sont toujours pas ouvertes en France, un nouveau film vient de sortir sur la plateforme Netflix, et pas n’importe quel film. Il était très attendu par la communauté cinéphile, la nouvelle œuvre de David Fincher, grand réalisateur américain connu pour ses thrillers psychologiques comme Seven, Fight Club, The Social Network ou encore plus récemment Gone Girl sorti il y a de cela six ans.

Le film avait piqué ma curiosité pour plusieurs raisons. Déjà parce que c’est Fincher, un des plus grands réalisateurs actuels. Mais aussi parce que c’est un film qui aborde l’écriture du scénario de Citizen Kane, une œuvre que j’aime beaucoup et qui est considéré par beaucoup de spécialistes comme le plus grand film de l’histoire du cinéma. Mank se veut un hommage au Hollywood des années 40.  Mais ce qui a le plus attiré ma curiosité, c’est que le film souhaitait remettre en question le concept d’auteur et donc de film d’auteur, dont je vous ai déjà parlé ici. Il est majoritairement admis que l’auteur, l’artiste derrière le film, est le réalisateur, que le travail artistique du film est le fait d’une seule personne. Le cinéma n’est donc pas considéré comme un art collectif. Certains l’ont fustigé à commencer par Pauline Kael dans un de ses livres, Raising Kane, où elle démolit la figure de Welles au profit de ce qu’elle estime être le véritable génie du film, à savoir son scénariste, Herman J. Mankiewicz, le frère de Joseph L. Mankiewicz, le réalisateur de Eve, La Comtesse aux pieds nus ou encore Cléopâtre. Le bouquin a bien sûr servi de source d’inspiration pour Fincher. Il est question pour lui de mettre en lumière le travail du scénariste qu’il estime injustement invisibilisé à ses yeux mais également de rendre hommage à son père, Jack Fincher à qui on doit l’idée du film.

Le film se déroule dans deux temporalités différentes. La première raconte l’histoire de Mankiewicz chargé par Orson Welles d’écrire le scénario de son premier film, Citizen Kane. En effet, le réalisateur ne fait que ses premiers pas à Hollywood et a bien l’intention de briser les codes, de proposer un film audacieux. Pour l’écriture de l’oeuvre, Mank (comme on l’appelle) s’inspire des relations qu’il a entretenues par le passé avec William Randolph Hearst, un homme d’affaire à la tête de l’un des empires médiatiques les plus puissants de l’époque, mais également avec sa maîtresse Marion Davies.

Dans le cadre de la réalisation de ce film, il y a certaines choses à faire et à ne pas faire quand on traite du cinéma hollywoodien. L’idée de rendre hommage à Hollywood notamment durant son âge d’or, c’est-à-dire celui des années 30 aux années 40, est éculée. Plusieurs œuvres s’y sont déjà attelées. Il y a aussi la critique  du système hollywoodien, celui qui brise les rêves et toute ambition artistique. Ce thème a lui aussi été traité à de multiples reprises comme ce fut le cas dans Boulevard du crépuscule (Billy Wilder, 1950) ou Mulholland Drive (David Lynch, 2000). L’intérêt de faire un film est de trouver un angle, un sujet, un point de vue, bref, quelque chose d’original et qui n’a pas encore été abordé. Toute la question était de savoir ce que Fincher allait proposer comme nouvelle vision à ce quartier tant montré au cinéma.

A première vue, le film paraît surtout un hommage à Hollywood. Il n’utilise pas des codes cinématographiques contemporains mais bien ceux des années 40. Tout est fait sur le plan technique et narratif pour rendre hommage à Citizen Kane que ce soit l’usage des images en noir et blanc et des flashs-backs, une musique typique de l’époque et de celle de Bernard Herrmann (le compositeur de Citizen Kane), des ombres expressionnistes. Même au niveau du son, tout paraît coller à l’époque où se déroule le film. Mais quand on s’intéresse à la carrière de David Fincher, on sait qu’il a très mal vécu son passage à Hollywood. Mank ne se veut pas seulement un hommage. Il se veut également une critique à charge. Mais sur quoi, au juste ?

Mankiewicz est un personnage très habituel dans la filmographie du cinéaste. C’est un inadapté social, solitaire et très intelligent. Il n’est pas à l’aise en public et sa femme lui reproche son incapacité à dire des choses gentilles. Malgré cela, il est très apprécié par William Randolph Hearst non pas pour ses qualités de scénariste, mais pour ce qu’il dit. C’est un bouffon, le clown de service. Il croit dire des choses intéressantes et pseudo-subversives alors qu’il est surtout là pour amuser la galerie. Mais la sympathie de Hearst à son égard lui vaudra de participer à plusieurs de ses soirées mondaines et de travailler aux studios d’Hollywood.

Mank comprend progressivement la dangerosité du personnage. Si Fincher souhaitait rendre hommage au cinéma des années 40, il n’en reste pas moins que les intrigues politiques se mêlent à tout le reste. En effet, la Californie est censée voter pour le prochain gouverneur de Californie. Le choix se porte principalement sur deux candidats, Frank Merriam et Upton Sinclair. Le premier est soutenu par le parti républicain et les principales puissances industrielles et médiatiques de l’Etat. Le second est considéré comme une menace. C’est un socialiste. Il voudrait nationaliser les studios inutilisés par les majors hollywoodiennes pour pouvoir loger les populations pauvres de la région.

William Randolph Hearst est un personnage du monde du journalisme particulièrement controversé. Il est notamment connu pour avoir été une des principales figures du journalisme jaune privilégiant notamment le sensationnalisme et les techniques tape-à-l’oeil au mépris de toute déontologie. La vérité ne l’intéresse pas.  Sinclair a lui d’ailleurs reproché en raison de ses pratiques journalistiques douteuses d’avoir causé de nombreuses guerres comme la guerre hispano-américaine pour pouvoir vendre davantages d’exemplaires de ses journaux. Il s’agit d’une personnalité dont le caractère manipulateur est attaqué. On comprend donc sur quoi se basera le film sur sa critique d’Hollywood. L’usage des médias comme outil de manipulation est le thème central de Mank.

Ce n’est pas la première fois que David Fincher parle du pouvoir des médias. Le thème des outils de communication et de la diffusion des informations au sein de la société est un des sujets de prédilection du réalisateur. Pas forcément la presse ou les médias de masse. Dans Panic Room, elle était surtout traitée à travers la vidéosurveillance. Dans The Social Network, il s’intéressait au réseau social Facebook. Il aborde pour la première fois les médias de masse dans Gone Girl, qui raconte l’histoire de la disparition d’Amy Elliott Dunne bouleversant la vie de son époux Nicholas. Les personnages comprennent qu’ils doivent utiliser les médias et surtout la télévision pour tourner l’opinion publique à leur avantage.

Ce n’est donc pas une nouveauté dans la filmographie de Fincher. Il continue la réflexion qu’il avait entreprise à partir de Gone Girl sur le pouvoir des médias et des images dans la construction de “réalités”. Hearst ne veut pas voir à la tête de la gouvernance Sinclair. Détenteur d’un puissant empire médiatique, il met en place une vaste campagne de dénigrement contre le candidat démocrate. Mank comprend très vite que Hollywood est un univers factice, manipulateur et hypocrite. Au début du film,  il assiste à un discours de Louis B. Meyer annonçant à ses employés qu’il est obligé de baisser les salaires. Il joue bien sûr la comédie afin d’obtenir leur sympathie. Tout n’est que spectacle. Tout est fait pour manipuler dans le seul et simple but de la recherche du profit. Tout est une question d’argent, qu’importent les conséquences, la vérité ou simplement la vie humaine.

Si les images peuvent être extrêmement puissantes dans la construction de nos opinions et de notre pensée. Elles ne sont pas foncièrement mauvaises. Tout dépend de ce que l’on fait du média en question. C’est un outil au service de l’homme. Si Hearst n’hésite pas à l’utiliser pour manipuler l’opinion publique et continuer à générer des bénéfices. Mankiewicz pense qu’il peut tout aussi bien montrer le véritable visage du magnat de la presse. Comme le lui disait John Houseman au début du film “Parlez de ce que vous savez”. Mank va parler de ce qu’il sait. Citizen Kane sera l’opportunité pour lui de se défaire de cette figure de clown et de jouer vraiment les trublions. C’est-à-dire de dénoncer le comportement de Hearst, son sensationnalisme et la collusion des pouvoirs politiques et médiatiques. Comme souvent dans les films de Fincher, le personnage principal va s’opposer à ce simulacre, détruire ce monde d’illusions.  Ce scénario est un missile lancé contre le système hollywoodien.

Le but de Citizen Kane sera de rétablir la vérité sur William Randolph Hearst comme il sera question pour David Fincher de rétablir la vérité sur la création de ce film. En effet, Orson Welles a toujours été considéré comme le seul et véritable génie derrière ce qui est aujourd’hui considéré comme le plus grand film de l’histoire du cinéma. Fincher considère que le cinéma est essentiellement un travail collectif. Son intention est de mettre en avant l’importance de Mankiewicz dans l’écriture de Citizen Kane. L’image est un formidable outil pour transmettre une idée, un message. Fincher fait de même dans son nouveau film en construisant un parallèle entre Orson Welles…et William Randolph Hearst.

[Le paragraphe suivant contient quelques spoilers]

La fin du film est particulièrement significative à ce sujet. Elle alterne entre deux époques. Dans la première, il est confronté à Hearst suite à une soirée qui s’est mal passée. Dans la seconde, il est confronté à un autre personnage. Il fait face à Orson Welles lui-même. Le dénouement est différent dans chacune des deux temporalités. Il est néanmoins en face du même personnage, William Randolph Hearst et Orson Welles partagent ont en commun beaucoup plus qu’il n’y paraît. Ils sont tous les deux mégalomanes, persuadés qu’ils peuvent changer la face du monde à eux seuls. Mais surtout, ils n’hésitent pas à manipuler et à tordre les faits pour satisfaire leurs ambitions, Hearst en détruisant la réputation de Sinclair et Orson Welles en se présentant comme le seul véritable génie du film.

[Fin des spoilers]

Et c’est un des gros points noirs du film. Si Mank est globalement réussi, il en fait des tonnes à certaines occasions sur la question de la paternité du scénario de Citizen Kane. Mankiewicz est présenté comme le véritable génie derrière l’histoire et Orson Welles comme un tyran mégalomane et égoïste, n’ayant par participé à son élaboration : un schéma trop caricatural, manichéen et très loin de la vérité selon les historiens du cinéma. On aurait très bien pu s’en passer. Fincher manque de partialité dans le traitement de cette partie du film, ce qui est assez ironique voire hypocrite de la part d’un réalisateur qui avait l’intention de vouloir rétablir la vérité tout en montrant une histoire assez biaisée.

On peut aussi reprocher à Mank un rythme très inadapté à l’histoire. En effet, pour ceux qui n’ont pas encore vu le film, je recommande à quiconque souhaitant le regarder de se renseigner sur le contexte cinématographique et politique de l’époque. Fincher a poussé le sens du réalisme très loin. Mank est un film très bavard. Il y a beaucoup de discussions en rapport avec l’actualité ce qui risque de perdre voir d’ennuyer le spectateur, chose que j’ai beaucoup entendu au sujet de ce film. Je ne considère pas cela comme un défaut. Cependant, ce qui est assez fâcheux est que Fincher va à toute vitesse. Il ne prend pas le temps de se poser, d’avoir une mise en scène plus calme et plus lente. La cadence est trop rapide. Elle ne nous laisse pas suffisamment de temps pour s’immerger dans l’univers de cette époque.

Quoiqu’il en soit, de tout ce qui a été dit, ce film ne m’a pas laissé indifférent. Si j’ai trouvé le film passionnant, il divisera certainement les spectateurs. Je pense qu’il fera date dans la filmographie de Fincher. Reste à savoir si cela sera pour de bonnes ou mauvaises raisons.

Pour ce qui est de l’avenir de Mank, les critiques américains semblent parier sur une nomination du film pour les Oscars. Ce qui après tout n’est pas à écarter, étant donné le nombre de films sortis cette année et les thèmes abordés (Hollywood adore les films qui parlent de lui). Nous verrons bien.

Thibault Benjamin Choplet

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