Tous les autres s’appellent Ali : L’Allemagne de Fassbinder

      

Après avoir abordé la cinéphilie et le cinéma d’auteur dans un article, John Carpenter et David Lynch dans deux autres. Je me suis lancé dans l’écriture de cette série d’articles pour donner envie de découvrir un nouveau cinéma qui ne soit pas forcément américain. C’est pour cela que mon regard s’est porté vers le cinéma européen.

Nous allons donc commencer avec le film allemand réalisé par Rainer Werner Fassbinder, Tous les autres s’appellent Ali.

Rainer Werner Fassbinder

Alors avant de commencer à aborder plus en profondeur le film, parlons d’abord de son réalisateur Rainer Werner Fassbinder.

Né le 31 mai 1945 en Bavière, il grandit dans une famille à l’éducation très libérale. il dévore très jeune une passion grandissante pour le cinéma et ce de manière totalement autonome, sans l’influence de parents. Malheureusement, il ne réussit pas à intégrer une école de cinéma.

Il est comme beaucoup à cette époque très influencé par le cinéma de la Nouvelle Vague française. Pour ceux qui ne le sauraient pas, la Nouvelle Vague est un des mouvements cinématographiques les plus importants de l’histoire, réussissant à révolutionner cet art en une dizaine d’années en appliquant le concept d’auteur inventé un peu plus tôt dans les Cahiers du Cinéma, en abandonnant les studios pour tourner dans des décors réels ou en abordant des thématiques plus contemporaines. On peut compter au sein de ce mouvement des cinéastes comme Jean-Luc Godard, François Truffaut, Eric Rohmer… 

Ce style novateur marquera pas mal les réalisateurs du Nouveau Cinéma Allemand composé entre autres de Wim Wenders, Werner Herzog, Volker Schlöndorff et bien sûr Rainer Werner Fassbinder.

Wim Wenders, Werner Herzog et Rainer Werner Fassbinder au Festival de Cannes de 1982

On peut aussi citer l’influence du travail de Douglas Sirk sur celui de Fassbinder. Sirk est un grand réalisateur de mélodrames américain. Le film à retenir s’appelle Tout ce que le ciel permet racontant l’histoire d’une veuve bourgeoise qui tombe amoureuse d’un jardinier bien plus jeune que lui. Cette œuvre est importante puisqu’elle servira de support pour Tous les autres s’appellent Ali.

En plus des cinéastes français de la Nouvelle Vague comme Godard ou Rohmer et du cinéma de Douglas Sirk, le jeune cinéaste allemand puise également son inspiration du théâtre puisqu’il fait lui-même partie de ce milieu. Il va surtout s’inspirer de Bertolt Brecht (on en reparlera peut-être un jour), un dramaturge allemand qui considérait que le théâtre devait éduquer le spectateur et remettre en question leur rapport entre le spectacle et la vie réelle. Le théâtre de Brecht s’inspire beaucoup des théories de Karl Marx.

Enfin, n’oublions pas un détail important de sa vie privée et qui est important à saisir pour mieux comprendre son œuvre : Rainer Werner Fassbinder est bisexuel (ou peut-être homosexuel selon certains de ses proches). Quoiqu’il en soit, sa sexualité est très importante à prendre en compte car nous verrons un peu plus tard que son expérience amoureuse et sexuelle se manifeste tout le long de son œuvre.

Synopsis

L’histoire se déroule en Allemagne de l’ouest durant les années 70. Emmi Kurowski est une  vieille femme de ménage veuve. Au cours d’un soir très pluvieux, elle se réfugie dans un bar et fait la connaissance d’un immigré d’origine marocaine, Ali.

Les deux passent la nuit ensemble puis finissent par se marier quelques jours plus tard. Cette relation va cependant déplaire à l’entourage d’Emmi. Ses enfants n’acceptent pas ce mariage et la rejettent n’hésitant pas à la traiter de “pute”, ses voisines l’ignorent, le magasin où elle faisait d’habitude ses courses interdit son accès. Emmi et son mari deviennent des parias aux yeux de la société.

Face à cette hostilité, ils finissent par prendre des vacances en espérant que les choses s’amélioreront à leur retour. La situation va en effet s’améliorer mais de nouveaux problèmes vont survenir. Je ne vous en dit pas plus à ce sujet. Regardez le film si l’histoire vous a donné envie.

Analyse

Tous les autres s’appellent Ali reprend une des thématiques du film de Douglas Sirk, celui des amours humiliées. Dans chacune des œuvres, on retrouve deux personnages différents qui vont tomber amoureux l’un de l’autre. Cet amour, considéré comme déviant, immoral par cette société qui les rejette, exerçant une forte pression sur les deux amants pour faire en sorte que cette idylle prenne fin. Cependant, Fassbinder va apporter deux modifications majeures. Dans Tout ce que le ciel permet, on parle d’une histoire entre une bourgeoise et un jardinier. Ils sont de deux conditions sociales très distinctes. Ce n’est pas le cas dans Tous les autres Ali où les deux personnages sont d’un milieu social relativement similaire. Emmi est femme de ménage tandis que Ali est mécanicien. Autre modification apportée, le thème du racisme est central dans le film de Fassbinder.

Alors vous l’avez sans doute remarqué en lisant lisant l’histoire du film, il est donc question de racisme dans l’œuvre ce qui au premier abord paraît très étonnant. Tous les autres s’appellent Ali est sorti en Allemagne en 1974 soit 29 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale. On serait à même de se dire que le pays a réussi à s’extraire de ses démons et de son passé humiliant. Mais alors que l’Allemagne nazie était un régime où le racisme était institutionnalisé, Fassbinder présente à la place un racisme “normalisé” qu’aucun ne s’en rend véritablement compte.

A travers la thématique du racisme, Fassbinder évoque les trois sujets qui traversent l’ensemble de sa filmographie: les amours humiliées, la figure de l’autre et l’Allemagne.

Le fait d’avoir évoqué la sexualité de Fassbinder n’est pas anodin. Ses films sont souvent des histoires d’amour assez spéciales (du moins pour son époque). Les histoires d’amour ne sont pas très gaies. Elles vont toujours de pair avec l’humiliation qui se manifeste à travers le rejet ou encore la trahison. Le regard est très important. Ici, il n’est pas question de lois ségrégant les individus en fonction de leur couleur de peau. D’ailleurs, fait amusant : les policiers font partie des rares personnes dans le film à ne voir aucun problème dans le mariage entre Emmi et Ali. Pour Fassbinder, le regard impose ce qui doit être et tout ce qui dévie de ces règles intériorisées. Les proches de Emmi ne se rendent pas compte qu’il font preuve de racisme. Le regard est inquisiteur. C’est un instrument de violence sociale. Il rejette tout ce qui est contraire aux normes sociales. L’autre, c’est celui qui fait peur, celui qui ne rentre pas dans les canons. Il doit se soumettre ou être marginalisé par le reste de la société. Même auprès des strates les plus pauvres de cette société, ceux qui sont déjà opprimés, exploités par la société capitaliste, sont aussi des exploiteurs. On retrouve donc cette figure du marginal, celui de l’outsider très présent dans son cinéma.

Fassbinder dresse tout au long de son œuvre sa vision de la société allemande : que ce soit celle de l’avant-guerre dans la série Berlin Alexanderplatz, celle du IIIème Reich dans Lili Marleen ou celle de l’après-guerre dans sa Trilogie Allemande, le constat est toujours le même. Il y a en Allemagne des structures de domination qui oppriment l’ensemble des individus causant du tort et de la souffrance à toute personne qui ne rentre pas le schéma ou les canons de la société. Il y a toujours des dominants et des dominés.

On pourrait croire que l’amour serait un rempart face à l’agressivité du monde. Au contraire même, Fassbinder pense que l’amour est un formidable instrument d’oppression sociale. Les dominations continuent de se perpétuer même au sein de la sphère privée. Toute domination est intériorisée. Personne ne peut s’en défaire ce qui arrive à des situations où toute personne est bourreau et victime à la fois. Tout le monde cause de la souffrance à tout le monde.

Emmi, bien qu’ayant épousé un maghrébin, continue d’exercer un certain racisme. Dans la deuxième partie du film, Emmi réussit à se réconcilier avec ses voisines. Elle fait la connaissance d’une nouvelle arrivée, une femme de ménage d’Europe de l’est sous-payée. Le reste des femmes de ménage vont tout simplement la rejeter sans aucune objection de la part d’Emmi. Pour ce qui est du mariage avec Ali, elles voient désormais d’un bon œil son époux pour des raisons purement intéressées. Même quand les relations s’améliorent entre Emmi et ses proches, Ali reste toujours marginalisé d’une certaine manière. Il se résume surtout à sa force productive. Ainsi donc, même la domination continue d’exister mais elle n’est plus raciste, davantage capitaliste.

Pour autant, Fassbinder n’est pas manichéen. Ali n’est pas exempt de reproche. Il est tout autant dominé que dominant. Quand Emmi rend visite à son mari à l’heure de son travail, ses amis se moquent d’elle en raison de son âge avancé. Ali ne dit rien et préfère rigoler avec les autres. Il choisit le chemin le plus facile, celui de suivre l’effet de groupe. Il rentre dans le rang pour ne pas être rejeté par les siens. Le prix à payer sera de prendre à un rejet d’une personne ne rentrant pas dans le groupe ce qui amène à causer de la souffrance auprès de cette personne marginalisée.

En voulant décrire un racisme “normalisé” au sein de la population allemande, on peut dire d’une certaine façon que le cinéma de Fassbinder est un cinéma réaliste. Son but est de dépeindre la société actuelle, la décrire et dénoncer ses travers ce qui fait de lui un cinéaste en un sens plus proche des influences de la Nouvelle Vague française que Wenders ou Herzog. En effet, la Nouvelle Vague française avait pour habitude d’incorporer des thématiques actuelles au sein de ses films afin de s’inscrire dans l’époque contemporaine et donc d’évoquer des sujets pour le moins enflammés durant cette période. Wim Wenders ne s’intéressait pas spécialement à l’Allemagne. Il était fasciné par l’Amérique. Werner Herzog était un aventurier faisant ses films dans des recoins reculés loin de la civilisation. On pense à des films comme Aguirre, la colère de Dieu ou Fitzcarraldo. Fassbinder n’est pas un voyageur. Son cinéma est intimement lié à celui de l’Allemagne. Il parle de son pays dans tous ses films mais il veut également engager une réflexion auprès de son spectateur.

Le cinéma de Fassbinder n’est pas totalement réaliste. Comme je l’ai dit, il emprunte beaucoup au théâtre de Bertolt Brecht et son concept de distanciation. Brecht ne veut pas que son public se projette dans la pièce, veut rompre le pacte tacite de croyance – ou si vous voulez la suspension consentie de l’incrédulité. Il va inventer un certain nombre de procédés pour éviter ainsi. Le but étant de pousser le spectateur à une réflexion, de prendre ses distances avec l’objet et d’amener au développement de l’esprit critique. Ce concept de distanciation sera repris dans le monde du cinéma par des réalisateurs comme Jean-Luc Godard, Chantal Akerman, le couple Straub et Huillet, Guy Debord et bien sûr Rainer Werner Fassbinder.

Mais comment créer un effet pareil dans le cinéma ? Fassbinder est réaliste dans le sens qu’il analyse la société allemande de son époque mais il le fait avec un style et une mise en scène totalement artificielle. Dans Tous les autres s’appellent Ali, l’éclairage et la luminosité n’ont pas l’air naturels, les décors puent le factice donnant un côté très kitsch à l’œuvre. Le maquillage enlaidit, alourdit les traits physiques des personnages et la caméra n’hésite pas à faire de longs plans afin d’insister sur leur laideur, le jeu des acteurs est beaucoup trop théâtral pour le cinéma. Les personnages font des monologues beaucoup trop longs pour que l’on y croie réellement. A noter aussi que les durées de tournage de ses films étaient très brefs ce qui augmente les risques d’erreurs techniques et de faux raccords. Fassbinder les gardait volontairement une fois la scène finie. Bref, les aspects de sa mise en scène sont censés nous déstabiliser, rompre le contrat cinématographique. Quand on regarde un film, on est censé y croire, rentrer dedans. Ce n’est pas le cas avec Fassbinder, il espère vous faire sortir suffisamment pour que vous puissiez questionner ce qui est présent à l’écran et qui sait peut-être combattre le racisme et plus globalement les vices de l’Allemagne de son époque.

Je voudrais finir sur cet article en évoquant les raisons qui m’ont conduit à écrire spécifiquement sur Fassbinder. Comme vous le savez peut-être, le festival de Cannes a été annulé. A la place, les organisateurs ont sélectionné des films pour qu’ils puissent recevoir un label spécial Cannes. Parmi ces films se trouve un biopic sur Rainer Werner Fassbinder : Enfant Terrible réalisé par Oskar Roehler avec comme acteur principal Oliver Masucci, surtout connu pour ses rôles dans la série Netflix Dark ou la comédie Il est de retour. Officiellement, le film est sorti en Allemagne le 2 octobre dernier. Sa date de sortie en France n’a pas encore été annoncée. A suivre dans ce cas…

Thibault Benjamin Choplet

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