Et si l’on arrêtait de s’inquiéter pour le cinéma ?

Une enquête d’Alexandre Hamzawi pour Salles Obscures Assas.

Que ce soit par nostalgie, aigreur, ou tout simplement à cause de la mémoire sélective qui altère nos souvenirs et leur donne une douceur parfois non méritée, j’ai maintenant constaté dans plusieurs domaines différents (le cinéma, la musique, la littérature…) une défiance et même presque un dégout pour la nouveauté. Les divertissements qui occupent désormais nos moments de liberté seraient de plus en plus pauvres, nos livres de moins en moins intéressants, notre musique de plus en plus creuse, nos films de plus en plus vains. À l’image de tribunes qui déplorent le paysage actuel du cinéma (notamment des comédies) et de la domination des films Disney, ou même de Richard Brody critique du New Yorker, qui va jusqu’à dénoncer l’enseignement du 7ème art en France en déclarant qu’« aucun réalisateur majeur n’a émergé dans ce pays » depuis plus de trente ans. J’ai voulu donc savoir, en épluchant les rapports du Centre National du Cinéma et de l’Image Animée (CNC pour les intimes) si oui ou non nous avions délaissé les films indépendants ou si Richard était juste une mauvaise langue.

Tout d’abord, les chiffres ne vont pas, à première vue, dans ce sens. En effet, les chiffres de fréquentation du cinéma en 2019* sont bons, voire excellents, et le cinéma est toujours la première pratique culturelle des 15 – 25 ans. Les mauvaises langues avanceront qu’il s’agit d’un public qui va majoritairement voir des blockbusters et autres comédies grand publics. Face à ce consensus largement accepté mais non vérifié, j’ai voulu aller établir un constat plus en profondeur afin de déterminer si oui ou non le public délaisse les films d’auteurs qui sont si chers aux cinéphiles, ou si c’est tout simplement l’offre elle-même qui perd de sa richesse.

Le cinéma en France en 2019, c’est 213 millions de billets vendus (en hausse de 5,9% par apport à 2018) et une recette de 1447,4 milliards d’euros avec 51 films qui dépassent le seuil d’un million d’entrées (avec malheureusement seulement 17 d’entre eux qui sont français et 9 parmi eux qui sont des comédies). Donc pour commencer : oui le cinéma attire toujours le public. Le nombre de séances de cinéma par jour en France ne cesse de grimper (ce qui ne permet pas de confirmer que le public s’y rend certes, mais on peut imaginer que les salles n’organiseraient pas plus de projections si cela ne leur était pas rentable…).

746 films sont sortis en première exclusivité en 2019 (contre 659 en moyenne sur la décennie), dont 99 comédies, 223 drames et 52 films d’animations entre autres : l’offre de film est donc présente de manière quantitative.

Après avoir constaté que l’offre de films est large de manière quantitative, et que le public est bien présent, il convient alors de regarder un peu plus en détail quels sont les genres qui attirent ce public et quels films tirent leur épingle du jeu, pour s’approcher d’une conclusion en termes qualitatifs.

Le premier constat que l’on peut apporter à notre étude est que le genre le plus populaire en termes d’entrées est la comédie. En effet, en 2019 62,7% des entrées selon le genre du film concernent des comédies, ce qui est de plus cohérent avec la tendance constatée sur le reste de la décennie. Ce qui à la lumière des données précédemment recueillies nous permets observer que malgré le fait qu’il ne soit pas le genre qui fournit le plus d’œuvres, la comédie est d’assez loin le genre préféré des français.

Mais il ne faut pas tirer de ce bilan la conclusion que les comédies sont les seuls films qui attirent les spectateurs.

En effet, 9 comédies ont généré plus d’un million d’entrée, mais les films recommandés « Art & essai »** eux ont été du nombre de 12. Dans la fréquentation totale ces films concentrent 28,3% de la fréquentation en 2019. S’il y a plus de spectateurs qui vont voir des comédies, les autres genres ne sont pas délaissés pour autant, le film recommandé « Art & Essai » qui réalise le plus d’entrée en 2019 est le film Joker avec 5,57 millions d’entrées, ce qui le place au cinquième rang tous genres confondus. De plus, la part des cinémas Art et Essai dans le parc des salles est en hausse sur l’ensemble de la décennie : confirmant que du côté de l’offre on cherche toujours un public réceptif à une offre de films indépendants et plus originaux, et que celui-ci sait se montrer à l’occasion.

CINEMA : Joker, des spectateurs quittent la salle, car le film est « trop  sombre » et « intense » - GAMERGEN.COM

Cette donnée encourageante est cependant à modérer : en effet, le public qui va voir ces films est d’une part composée d’un public d’assidus qui sont donc un public habitué et éduqué vis-à-vis de ce genre d’œuvres (par exemple le public de Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma était composé de 50,0% d’assidus). De surcroit seuls les 12 plus gros films art et essai de l’année présentent un public où la part des occasionnels est supérieure à la moyenne. D’autre part, ces films attirent d’avantage un public composé de seniors (50 ans et plus) : 53,2% pour les films art et essais, ayant fait des études supérieures et urbain : 35% de CSP et 30,1% d’habitants de Paris; alors qu’en regardant l’ensemble des œuvres cinématographiques, les seniors ne composent que 38,1% des entrées. Le public des films d’auteurs et indépendants est donc souvent le même : un public plus vieux, qui a l’habitude de se rendre au cinéma et qui habite en ville. Ce manque de diversité est bien sûr déplorable, mais la fréquentation des jeunes de moins de 25 ans est en augmentation (+5% en 2019 par apport à 2018) et il est important de noter que proportionnellement à leur poids dans la population, celle de la tranche d’âge 15 – 19 ans est celle qui se rend le plus souvent au cinéma : 7 entrées par an par spectateur contre 4,9 pour la population dans son ensemble. Les perspectives ne sont donc peut-être pas aussi sombres que l’on pourrait être tenté de penser.

Ainsi les chiffres de fréquentation pourraient amener à la conclusion que le cinéma attire plus ou moins tous les publics. Cependant, lorsque l’on regarde quels films attirent quel public il semblerait tout de même que ces bons chiffres de fréquentation reposent sur des œuvres qui n’affichent peut-être pas la meilleure ambition artistique, mais que les films art & essais parviennent toujours à atteindre un public qui va au-delà des habitués lorsqu’il bénéficie d’une couverture médiatique plus importante ou une diffusion plus forte (c’est le cas des œuvres primés aux césars/oscars).

Encore faut-il même donner la possibilité au public de voir les films : en moyenne en France un film est diffusé dans 238 établissements mais avec un écart certain entre comédies et films art & essai : respectivement 302 et 84, ce qui correspond à un écart de 218 établissements. Pourtant le nombre de salles Art & Essai lui augmente, ce qui reste encourageant (873 en 2019 selon le rapport d’information du Sénat).

Mais enfin, qui suis-je pour attester ou non de l’ambition artistique ou de la qualité d’un film ? Pour continuer un peu plus loin, et même si ces données ne seront pas les plus représentatives, j’ai décidé de prendre la liste des 10 films ayant eu le plus de succès lors des années suivantes : 2019, 1999, 1982 et 1976 et de regarder les notes obtenues auprès de sites spécialisés dans la critique cinématographique : senscritique.fr et rottentomatoes.fr (uniquement les critiques certifiées). En calculant des moyennes pour ces années là on en arrive aux résultats suivants : (tableau).

Moyenne/ Année2019199919821976
Sens critique /105,695,945,767,67
Rotten Tomatoes /100%59%62%N/AN/A
1 – Les notes n’ont pas été trouvées pour tous les films
2 – N/A : le site rottentomatoes est américain, les films français ne sont pas tous trouvables dessus.

Ces résultats sont à prendre avec des pincettes puisque l’échantillon est tout de même restreint – par exemple en 2019 plus de 700 œuvres sont sorties en exclusivité, et, de plus ,la popularité des 10 films comptabilisant le plus d’entrées lors d’une année n’est pas nécessairement gage de qualité. Cependant il est intéressant de constater qu’il n’y a pas l’écart que l’on pourrait attendre lorsque l’on voit comment certaines critiques sont virulentes à l’égard du cinéma d’aujourd’hui. De plus, en regardant les listes de ces films, on peut constater qu’il s’agit toujours du même type : beaucoup de films américains (sauf en 1982 – et non pas 1976 étonnamment) et de blockbusters. Les films à succès sont donc plus ou moins toujours les mêmes, et cela depuis maintenant plusieurs décennies.

Avant de conclure, il est pertinent de souligner que les facteurs de déclin que pourraient représenter notre mise au contact de plus de divertissements que jamais auparavant, et la concurrence que peuvent représenter les plateformes de streaming, ne semblent pas avoir atteint la fréquentation des salles obscures avec la même ampleur la crise durant les années 80 suite à la généralisation de la présence de téléviseurs dans les foyers comme démontré dans le tableau ci-dessus.

Alors, oui les français vont au cinéma, oui c’est souvent pour voir des films que cinéphiles n’adulent pas, mais ils n’ont pas non plus abandonné les films les plus ambitieux artistiquement, ils répondent présent au rendez-vous lorsque ceux-ci profitent d’une exposition suffisante. La preuve avec les 12 films recommandés art & essai qui tous ont un public composé de plus d’occasionnels qu’en moyenne. Ce public est souvent plus âgé et plus urbain c’est vrai mais le plus important est là : les gens vont au cinéma même si ce n’est pas forcément pour voir les films qui nous sont chers. Il ne reste donc qu’à l’offre de trouver un moyen de se rendre davantage attractive auprès de ce public potentiel surtout à la période actuelle où le cinéma vit des heures décisives pour son avenir. Ou encore innover à l’image du studio américain A24 qui a réussi à attirer un public jeune autour de films d’auteurs et indépendants complétement à contrecourant des tendances du secteur, sans doute parce que ses fondateurs sont avant tout des cinéphiles et non pas des chefs d’entreprises, et parce qu’ils ne sous estiment pas cette génération et respectent leurs sensibilités.

* Les chiffres de 2020 n’ayant pas encore été publiés.

Annexes :

**Définition d’œuvre art & essai selon la notice du classement art & essai du CNC :

  • L’œuvre cinématographique d’art et d’essai est celle répondant à au moins l’une de ces caractéristiques :
  • Œuvre ayant un caractère de recherche ou de nouveauté dans le domaine cinématographique ;
  • Œuvre présentant d’incontestables qualités mais n’ayant pas obtenu l’audience qu’elle méritait ;
  • Œuvre reflétant la vie de pays dont la production cinématographique est peu diffusée en France ;
  • Œuvre de reprise présentant un intérêt artistique ou historique, et notamment considérée comme
  • « Classique de l’écran » ;  œuvre de courte durée tendant à renouveler, par sa qualité et son choix, le spectacle cinématographique.
  • Peut à titre exceptionnel être considérée comme une œuvre cinématographique d’art et d’essai :
  • œuvre récente ayant concilié les exigences de la critique et la faveur du public et pouvant être considérée comme apportant une contribution notable à l’art cinématographique ;
  • œuvre d’amateur présentant un caractère particulièrement remarquable. »

Classement du top 10 2019 :

Classement top 10 pour 1999 :

Classement top 10 pour 1982 :

Classement top 10 pour 1976 :

Sources :

  • Rapport d’activité du CNC 2019
  • Rapport d’activité du CNC 2011
  • Wikipédia « Box-Office France »
  • Notice du classement art & essai du CNC

https://www.lefigaro.fr/cinema/2017/03/17/03002-20170317ARTFIG00209-le-cinema-francais-se-meurt-selon-le-new-yorker.php

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/05/19/en-chiffres-l-etat-du-cinema-en-france_4922637_4355770.html

https://start.lesechos.fr/societe/culture-tendances/les-jeunes-et-le-cinema-une-longue-histoire-damour-sur-le-declin-1176695

https://www.senat.fr/rap/r02-308/r02-3086.html

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s