Delicatessen, un cauchemar jubilatoire

« Delicatessen » : traduisez cela par charcuterie. Voilà un film, réalisé par Jean-Pierre Jeunet et Marc Caro, qui porte à merveille son nom.

Louison, personnage principal, s’installe dans un étrange immeuble lorsqu’il décroche un job de concierge auprès du boucher, maître des lieux. Dans une atmosphère pesante et lugubre, rongés par la faim ses pensionnaires s’entrechoquent : père et mère de famille dépassés, éleveur d’escargots, fabricants de jouets pour enfant, boucher effrayant et sa charmante fille, épouse suicidaire ou encore les redoutés troglodytes habitants des égouts.  Au fil des scènes, sous le silence des dialogues se profile l’intrigue : d’où provient toute cette viande que le boucher continue de vendre ? Pourquoi Louison est-il sujet à une obnubilation générale ?

Il y a là quelque chose d’inexplicable, dans un présent chaotique, voire apocalyptique, le doute reste entier sur le décor dans lequel évoluent les habitants. Rien n’est dit sur l’existence d’une probable guerre, le mystère plane et ne se dissipe pas, une chose est certaine la famine sévit. Les Hommes ont faim et sont prêts à tout pour assouvir leurs appétits monstres. Le boucher propriétaire autant garant de l’immeuble que de leurs appétits, impose ses règles sous la terreur.

Un éclat de vie aux tréfonds des ténèbres

Lorsqu’on se plonge au cœur de Delicatessen, une sorte de malaise se crée : comment rester de marbre face à la folie ambiante qui s’y ressent? Deux personnages sortent du lot, Louison ancien clown et fraîchement débarqué, et la ravissante fille du boucher : Julie Clapet. Dans cet univers où rien ne laissait supposer une entente et encore moins une alliance saine face à l’adversité, les deux cœurs s’unissent au rythme de scie et de violoncelle. Les scènes d’union où la tranquillité œuvre, contrastent brillamment avec l’horreur et l’aliénation des autres personnages souhaitant leur perte. L’objet de leur désir devient alors plus anodin comme si la seule chose importante à leurs yeux n’était que leur complicité naissante. Une naïveté enfantine perdue dans les abysses d’une humanité dénaturée.

Quelques émotions sont pourtant bel et bien partagées au sein de cet asile aménagé. L’arrivée de Louison attise les curiosités légères et malicieuses de deux enfants. Silencieux et captivés, ils le regardent créer des bulles de savon avec son matériel de nettoyage. Créant de la poésie à partir du néant, Louison se positionne tel que le personnage lumineux de cette fable perturbante. N’étant pas seulement doué pour charmer les enfants, ce dernier réussit au travers de ses tâches à établir un modique lien avec la compagne du boucher. Un moment de danse partagé, sur le ton d’un spectacle burlesque, détonne avec l’absurdité frappant les habitants de l’édifice insalubre. Une absurdité se lisant à l’orée de leur plan machiavélique : tuer cet aède afin de s’en délecter.

L’ambivalence des attitudes : une solidarité au cœur de l’égoïsme  

Le quotidien de personnages haut en couleurs, emblèmes de la bizarrerie affichée du film, réunis au sein du même immeuble : voilà la promesse que l’on nous vend. Ce parti pris réussi, il n’y a qu’à se laisser porter et plus précisément guider par cette comédie-tragique.

L’ambivalence des attitudes prend sa source dans la focalisation, l’obsession des protagonistes pour leurs intimes désirs :  une épouse suicidaire qui passe ses journées à tenter de se tuer, un père préoccupé de nourrir sa famille, un artisan épris d’une voisine…  Malgré cet égoïsme, pièce maîtresse du scénario, une certaine solidarité persiste entre le voisinage. Une solidarité complètement intéressée ? Sans doute, mais peu d’éléments nous permettent de répondre à une telle question. Si chacun est prêt à tout afin d’assouvir sa faim, ils n’en restent pas moins unis face au nouvel arrivant : Louison. Soudés devant leur ennemi commun, le temps d’un instant, ils font preuve d’une entraide quasi-fraternelle. La solidarité, qui se développe au milieu de leur égoïsme exacerbé, prend ses sources dans leurs vices les plus sombres. Le film tourne autour du péché de gourmandise dont chaque locataire est victime : se sustenter quitte à sacrifier. D’autres péchés capitaux, disons-le, gravitent autour de ce point culminant : l’avarice, la luxure, la colère…

S’accentue alors une complaisance dans leur ordinaire frelaté. On se plaint de la faim, de l’insalubrité, du manque d’entretien, mais on passe ses journées à écouter les histoires du voisinage à travers les canalisations. L’immeuble entier fait preuve d’un manque d’intimité qui ne semble pas gêner ses pensionnaires. Dans cet environnement maigre en points positifs, ils forment une unité cherchant un divertissement. L’interconnexion des tuyaux entre les appartements provoque une interdépendance entre les personnages eux-mêmes. Leur survie dépend de l’autre et à l’instar d’une grande famille ils se portent assistance face au danger. En ce lieu et en ce sens, Louison et Julie apparaissent comme un problème puisque n’adhérant pas à leur façon de faire.

L’ébauche d’un cauchemar éveillé

Malgré cette sombre dysmorphie, certains points d’ancrages nous ramènent à une réalité beaucoup plus familière. Celle d’un combat de l’ombre contre un régime quasi dictatorial, tenu d’une main de fer par un matador à la figure charismatique. Le film entier paraît vouloir se défaire de toute rationalité en donnant à voir des personnages aux lubies, faciès et décisions défiant toute raison. Mais que faire de cette lecture pudiquement cachée derrière ce masque ubuesque ? Comment ne pas remarquer la ressemblance frappante de la tenue du facteur avec celle d’une certaine police politique… Cuir noir, virilisme, bottes quasi-militaires, béret noir… Sans oublier les troglodytes s’acharnant dans l’ombre à défendre la pérennité d’un régime qui leur est cher et qui auraient, à coup sûr, répondu du nom de maquisard.

« La forme, c’est le fond qui remonte à la surface », Victor Hugo

Si Delicatessen nous donne de quoi extrapoler sur le fond pendant des heures, la forme n’en est pas moins en reste. D’emblée, l’œil est frappé par un filtre jaunâtre rendant le décor miteux et l’atmosphère grasse. Mais il ne faut pas se laisser avoir face à ce décor peu ragoûtant, un rien de patience et l’univers rocambolesque du film s’ouvre à nous. Comment ne pas mentionner les mimiques exagérées des personnages ou encore leurs gestes réglés comme du papier à musique. Cette exagération dans l’absurdité peut sans équivoque nous rappeler un film muet dans lequel chaque gestuelle, chaque grimace est primordiale pour sa compréhension. Entre le burlesque et le cartoon, vous n’aurez jamais regardé un spectacle homologue. Sans oublier la performance époustouflante de l’acteur principal Dominique Pinon relevé par ses traits si singuliers.

S’il y a bien une scène que je mettrai en exergue afin d’appuyer mes propos, c’est indubitablement celle de l’inspection du lit dissonant du boucher.  Alors que ce dernier grince et résonne dans tout l’immeuble, Louison se charge de le contrôler et de le réparer sous l’œil attentif de sa compagne.  S’ensuit un ballet remarquable bercé au rythme des grincements aigus alors que tous deux, assis sur le lit, titillent les ressorts. Ne vous méprenez pas, il n’est ici question d’un quelconque acte sexuel, mais bien d’une scène cocasse.

Une scène finale pleine de promesses

Le rideau se referme sur deux enfants imitant frénétiquement le couple amoureux en pleine composition musicale. Les voilà sur le toit, sur la cime d’un monde dévasté éclairé au soleil d’été… La relève est arrivée, des bambins à l’esprit vif, frappeurs, sauvés des griffes d’un monde d’en bas, vicié et pulsionnel. Encore naïfs et enclins à la poésie, une touche d’espoir émerge au sein d’un futur prometteur.

Marin Vitulo et Léa Tuil

Disponible sur CanalVOD

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