The Crown Saison 4 : Indétrônable

En ligne sur la plateforme depuis dimanche dernier, la saison 4 du mastodonte Netflix, The Crown, déchaîne les passions jusqu’au sommet de la Famille Royale, qui a fait publiquement savoir son agacement face à cette nouvelle salve d’épisodes. La saison 4 s’intéresse en effet à la période entre les années 70 et 80, décennie au cours de laquelle la Famille Royale a vu son quotidien chamboulé par l’arrivée de la jeune Diana Spencer dans le cercle des très proches de la couronne. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que Peter Morgan, le créateur de la série, n’est ici pas tendre avec la Famille Windsor. La saison 4 couvre aussi les deux mandats de Margaret Thatcher, aka la Dame de fer, qui aurait mis le pays sans dessus dessous pour en redresser l’économie avec un acharnement qui force le respect, se faisant au passage de nombreux ennemis au Royaume-Uni. Agenda chargé pour la série donc, mais Peter Morgan relève le défi avec une maestria certaine.

La force de The Crown demeure sans aucun doute son sens du récit. Si la saison 3, dont nous vous parlions ici, réussissait le pari de nous passionner pour une période méconnue de la famille royale, le problème ne se posait pas vraiment pour cette quatrième fournée. Comme évoqué plus haut, la période choisie est ici naturellement riche en ressorts dramatiques. Ce n’est qu’en forçant un peu le trait que Peter Morgan obtient ce parfait mélodrame, moins historique que les saisons précédentes, définitivement plus rythmé et fascinant. Il y a d’abord cette histoire que l’on connaît tous, ou que l’on croit tous connaître. Le supposé conte de fée, vendu ainsi par la presse, entre le Prince de Galles et Diana Spencer, plus connue sous le pseudonyme de Lady Di. Puis la déliquescence presque inévitable de cette union arrangée. Le parcours d’une femme rejetée, rayonnante mais aussi fragile, incapable de s’intégrer dans un monde qu’elle connaît pourtant très bien.

Si la série agace autant au sein de la Famille Royale, c’est ainsi parce que la série, fictive rappelons-le, présente un portrait peu flatteur de ses membres. Il y a d’abord Andrew, mêlé de très près à l’affaire Epstein et pour qui la série se permet un léger tacle sous forme d’anachronisme, en lui faisant évoquer un film sur une mineure livrée à de vieux pervers sexuels. Mais c’est surtout Charles qui en prend pour son grade. Il est dépeint comme un aspirant roi égocentrique et plus soucieux de son image que de son mariage. Lady Di est elle au contraire montrée comme la victime d’une famille qui broie ceux qui ne se plient pas à son mode de fonctionnement. Et l’on peut évidemment critiquer The Crown pour son portrait largement partial de Diana qui, bien que conforme à sa biographie officielle, fait de Charles le méchant de l’histoire. La série n’a en revanche jamais eu vocation à être un documentaire, et personne même au sein de la famille royale ne peut nier la véracité du mal-être de Lady Di, qu’elle exprimera avec une impudeur inédite pour la Famille Royale dans son interview sur la BBC en 1995.

Si le portrait n’a rien d’objectif, et si certaines scènes clefs sont totalement inventées, The Crown a le mérite de matérialiser pour la première fois les véritables maux d’une famille dysfonctionnelle, qui ne doit jamais que représenter, faire bonne figure et surtout ne rien ressentir. Diana n’aura jamais pu se conformer à ce monde de cire, et connaîtra dépression, boulimie et tentatives de suicide (que la série fait le choix de ne pas montrer) au sein de ce que tout le monde croyait être un rêve éveillé. L’envers du décor amer d’une histoire qui aura fait rêver le monde entier. Si la véracité n’est pas de chaque instant, l’on peut quand même retenir que Lady Di a véritablement voulu annuler son mariage au dernier moment après avoir appris pour la relation entre Charles et Camilla Parker-Bowles, et qu’elle a véritablement rencontrée cette dernière au cours de son mariage avec Charles. Diana était aussi une femme colérique, parfois capricieuse, beaucoup plus jeune que son époux et plus encline à s’amuser. S’il est clairement fait état de ses infidélités dans la série, la saison 4 est surtout le portrait d’un Prince de Galles infidèle dès le début et terriblement jaloux de sa magnétique épouse, incapable de rivaliser avec la prestance naturelle d’une femme qu’il n’aura jamais aimée.

Le mélodrame autour de Lady Di en ferait presque oublier l’autre grande dame de cette saison 4 : Margaret Thatcher, incarnée avec intensité, à la limite de la caricature parfois, par la grande Gillian Anderson. La série s’aventure ici en terrain connu, puisqu’elle avait déjà montré sa grande capacité à décrire le climat politique du Royaume-Uni, et notamment les relations entre monarque et premier ministre. Reste qu’avec l’ère Thatcher, The Crown trouve son passage politique le plus palpitant, orchestrant ainsi la confrontation de deux grandes dames que tout oppose sur le papier, mais qui se ressemblent en bien des aspects. The Crown nous offre ainsi la scène la plus émouvante de cette saison, lorsque la Reine fait venir Thatcher pour lui remettre en mains propres l’ordre du mérite, après que celle-ci ait été évincée par ses homologues masculins. Et si Margaret Thatcher reste un personnage ô combien clivant de l’histoire politique britannique, la série prend le temps d’en exposer toute la complexité, sans complaisance. The Crown est donc aussi le portrait brillant de deux femmes de pouvoir, qui se confrontent autant qu’elles se respectent, l’histoire parallèle de deux grandes dames issues de la même génération que le destin réunira, comme pour montrer qu’à l’impossible, nul n’est tenu. Ce n’est pas un hasard si l’un des moments les plus palpitants de cette saison reste l’affrontement en Thatcher et la Reine sur le terrain des sanctions sud-africaines.

Inutile ici de rappeler longuement les qualités qui font de The Crown une grande série, plus qu’un grand récit. La réalisation reste sans égale en termes de reconstitution des décors, de mise en scène et de scénographie. Le soin apporté à chaque détail, des costumes aux accents en passant par les lieux de tournage, est tout simplement épatant, The Crown faisait déjà et fait encore une fois mouche. L’immense force de la série demeure aussi son casting, impeccable, imbattable. Si le doute n’était pas permis sur la prestation d’Olivia Colman, plus reine que la Reine elle-même, c’est tout le casting qui livre une performance bluffante de mimétisme et de réalisme. De Gillian Anderson en Dame de fer (difficile pourtant de passer après Meryl Streep) à Emma Corrin en Lady Di douce-amère, en passant par Josh O’Connor, qui incarne Charles plus qu’il ne le joue, The Crown peut compter sur des interprètes diablement solides, que ce soit pour les personnages principaux ou secondaires.

Cette nouvelle fournée se distingue donc des précédentes par son sens du rythme incomparable, soutenu par une intrigue narrativement très riche et exploitée de la meilleure des façons, avec juste ce qu’il faut de fiction pour la rendre tout bonnement captivante. The Crown saison 4 est ainsi le portrait d’une famille qui évolue, confrontée à des éléments extérieurs qui nagent à contre-courant dans une institution figée dans le marbre, archaïque et touchante, prête à tout pour un pays sans lequel elle ne serait rien. Et si la Famille Royale s’inquiète autant que les spectateurs accordent du crédit à tout ce qui est dit dans la série, c’est peut-être parce que comme le dit le dicton, il n’y a que la vérité qui fâche. God save The Crown.

Disponible sur Netflix.

Mathias Chouvier

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