Dune, une adaptation maudite : de Lynch à Villeneuve en passant par Jodorowsky

Alors que la nouvelle adaptation de Dune devait sortir en fin de cette année, une certaine pandémie mondiale a repoussé le jour J à une date inconnue de 2021, au mieux à juin, plongeant les fans dans un désespoir immense. Le film réalisé par Denis Villeneuve sera en salle, dans le meilleur des cas 37 ans après le fameux film de David Lynch et 48 ans après le projet avorté d’Alejandro Jodorowsky.

Alors en attendant le film messiaque, replongeons dans ces deux projets.

David Lynch : un film sur l’Épice qui manque d’assaisonnement

Si l’on oublie Jodorowsky qui n’a jamais commencé à tourner (nous y reviendrons), c’est Ridley Scott qui était chargé de réaliser Dune. Mais il abandonne après 7 mois de tournage éprouvants, entre autre à cause de la mort de son frère. Les studios confient alors le bébé à Lynch, tout juste sorti du succès d’Elephant Man, qui voit peser sur ses épaules la lourde tâche d’adapter un des plus grands monuments de la S.F.

Dune, série phare de Frank Herbert, nous emmène sur la planète Arrakis, centre de l’univers car elle abrite sa denrée la plus précieuse : l’Épice, le mélange permettant de repousser les limites de la psyché humaine et de plier l’espace-temps permettant ainsi le voyage interstellaire. Cette précieuse ressource est au centre du conflit qui oppose plusieurs maisons nobles, inféodées à l’Empereur, et de plusieurs conglomérats spatiaux telle la CHOM ou la Guilde des navigateurs. Nous suivrons dans ce périple Paul Atréides, héritier de sa dynastie, qui devra, à l’aide des guerriers Fremen, reprendre possession de la planète Arrakis contrôlée par la famille rivale des Harkonnen. Le cycle de Dune navigue donc entre intrigue politique, trahison, religion, mysticisme et guerre. Le premier tome, celui adapté sur grand écran, est particulièrement dense. Frank Herbert ne ménage pas son lecteur, car s’il installe un univers foisonnant et riche, il ne prend jamais le temps de vraiment l’expliquer, le lecteur doit déduire de lui-même petit à petit tous les enjeux du monde de Dune.

Le défi est donc très élevé pour David Lynch qui doit retranscrire cet univers extrêmement complexe en deux heures, quand Herbert avait près de 900 pages. Et force est de constater qu’il remplit une partie du contrat. Si le film n’est pas la hauteur des attentes des fans du roman et a du mal à rencontrer son public, Dune réussi à créer un univers visuellement fort. Les décors sont très réussis, le désert est beau, les vers de sable n’ont rien de ridicule. Mention spéciale aux Harkonnen qui suintent le malsain par tous les pores. La bande son, composée par Toto est également réussie et accompagne magnifiquement l’action. Le casting réuni est plutôt convaincant on retrouve entre autres Kyle MacLachlan pour Paul, Max Von Sydow dans le rôle de Liet Kynes, ainsi que Sting pour jouer l’excentrique Feyd-Rautha.

Sur le papier le film avait de quoi être bon, mais il peine à convaincre sur beaucoup d’autres aspects. Dans le film Dune, tout va trop vite. Il a trop de choses à nous raconter et n’a jamais l’air de vraiment poser son action, si bien que les nombreux moments de tensions se dégonflent et le personnage de Paul peine à prendre la dimension qui devrait être la sienne. Ce rythme associé à la quantité d’informations rendent difficile la compréhension des enjeux du film et notamment des enjeux mystiques, religieux et mythologique lié à Paul et à l’Epice. L’histoire semble finalement assez fade et peine à prendre de l’ampleur surtout en comparaison avec le roman. Un grand autre point négatif réside dans le traitement des personnages et de leurs relations qui semblent tout à fait plates. Si dans le livre les monologues intérieurs sont légions et permettent au fil des pages de connaitre profondément les personnages et leurs relations entre eux, dans le film qui reproduit ces monologues intérieurs cela fonctionne beaucoup moins bien. Le film n’arrive pas à reproduire les dynamiques existantes entre les personnages et donne une certaine impression de froideur. Ces monologues internes sont d’autant plus singuliers que certains semblent dispensables et que le simple jeu des acteurs aurait pu véhiculer leurs émotions.

Finalement toute la faiblesse de cette adaptation réside en ce qu’elle ne satisfait pas les fans du cycle et ne satisfait pas non plus les néophytes qui sans aucun support autre que le film ne peuvent pas décoder tous l’univers de Dune. On accordera au réalisateur qu’il n’a pas eu le droit de cité pour le montage de son propre film, les studios étant trop inquiets du résultat final et l’ayant évincé du final cut, ce qui peut en partie expliquer l’aspect un peu bâtard du projet. Mais si la version de Lynch déçoit, elle a au moins le mérite d’exister.

Jodorowsky, le plus grand film jamais fait

Alejandro Jodorowsky est un artiste surréaliste, connu au cinéma pour El Topo et la Montagne sacrée. Fort de ses succès, Michel Seydoux lui propose de produire le film de ses rêves, le réalisateur souhaite alors se lancer dans une adaptation de Dune qu’il n’a à l’époque même pas lu. « Jodo » entreprend alors une longue quête pour réunir « ses guerriers » comme il les appelle. Il commence par construire le story-board avec Moebius (Jean Giraud), un monument du dessin de science-fonction. Le film existe alors sur papier de manière très détaillé.

Dieu posant avec le livre sacré

Pour faire vivre cette univers et ses idées très ambitieuses Jodorowsky a besoin d’un directeur des effets spéciaux, il ne s’entend pas avec Doug Trumbull (2001 : l’odyssée de l’espace) et recrute finalement Dan O’Bannon (Dark Star de Carpenter), qui abandonne alors tout pour venir vivre à Paris et travailler avec Jodo. Il part ensuite en Angleterre chercher Chris Foss pour designer spécialement les vaisseaux et en Suisse pour embaucher Hans Ruedi Giger (Alien) qu’il charge du design des Harkonnen. L’équipe qui doit créer Dune sur grand écran est née, et elle est très talentueuse.

Il faut maintenant trouver des musiciens pour appuyer l’esthétique du film. Jodo obtient Pink Floyd qui termine à l’époque de mixer Dark Side of the Moon. Le choix est absolument évident pour un film qui parle d’un Mélange qui permet de transcender les sens qui doit sortir au milieu des années 70. Et comme un groupe mythique n’est pas assez, Jodo travaillera aussi avec Magma, groupe de rock progressif.

Le designer Hans Ruedi Giger

Enfin les acteurs auraient pu former un panel des plus éclectiques… Le fils de Jodo dans le rôle de Paul, qu’il oblige à prendre des cours de sport de combat à raison de 6h par jour 7 jour sur 7 pendant près de deux ans, le tout chapoté par Jean Pierre Vigneau. Orson Welles dans le rôle du Baron Harkonnen, pour lequel il a dû afin de le convaincre lui promettre de ramener sur le set son chef cuisto préféré pour qu’il puisse manger à sa faim. Dali dans le rôle de l’empereur Padishah, pour un cachet de 100 000 dollars la minute de tournage. Mick Jagger, dans le rôle de Feyd-Rautha, ce qui est objectivement un meilleur choix que Sting. Enfin, en prime, Amanda Lear ou encore Alain Delon auraient complété ce casting haut en couleur.

A partir de là tout est prêt pour le tournage, il ne reste plus qu’à réunir l’argent et il est alors estimé que le film coutera 15 millions de dollars. Le story-board est envoyé à tous les grands studios, Jodorowsky et Michel Seydoux se déplacent aux États-Unis pour essayer de vendre le projet. Personne n’en veut, mais tous sont émerveillés par les ambitions du réalisateur. C’est du jamais vu, c’est un film qui sera résolument en avance sur son temps. Hélas, Hollywood doit d’abord répondre à des contraintes de rentabilité, le film doit ramener du public en salle. Il faut faire des concessions et Alejandro Jodorowsky ne peut l’admettre. C’est l’œuvre de sa vie, il la mènera comme il l’entend ou ne le fera pas. Qu’importe qu’il soit impossible de projeter un film de plus de 10h en salle, Jodorowsky ne transige pas. De leur côté les studios ne font pas confiance à ce personnage fantasque, totalitaire, à la folie des grandeurs, qui demande une somme exorbitante pour l’époque. C’est la fin de l’aventure. Le film n’existera jamais mais restera à l’état de story-board et de project-art.

Toutefois si cette première tentative d’amener Dune sur le grand écran est un échec, tout le travail n’a pas été jeté. Steve O’Bannon et Giger seront débauchés par Ridley Scott et créeront Alien, et la touche macabre, sombre et malsaine que Giger avait apporté pour la création des Harkonnen se ressent tout particulièrement dans cette œuvre. Par ailleurs, le fameux story-board a continué à circuler dans les studios américains et a été très influent pour toute une génération de réalisateur et notamment un certain George Lucas. Enfin si vous voulez voir par vous-même à quoi aurait pu ressembler ce Dune fantasmé, Jodorowsky a sorti deux séries de BD, une avec Moebius intitulé L’Incal et l’autre avec Juan Giménez nommée La Caste des Méta-Barons. Les deux séries se passent dans le même univers et permettent de retrouver une grande partie des designs prévus pour le film ainsi que beaucoup d’idées scénaristiques.

To make it more frightening, H. R. Giger designed an Alien with no eyes
Le monstre d’Alien dessiné par Hans Ruedi Giger

Personne ne peut dire si cette version de Dune aurait été meilleure que celle de Lynch ou si elle aurait réellement pu bouleverser le cinéma. Ce qui est certain, c’est que Jodorowsky est un artiste total, qu’il était prêt à tout pour réaliser son Dune, car il s’était complétement approprié l’œuvre et faisait diverger sa création du roman sur de nombreux points ô combien symboliques (que je ne spoilerai pas ici). Ce film aurait eu sans aucun doute une identité propre, complétement à part de l’œuvre originale. Faire une bonne adaptation c’est aussi savoir se séparer de son matériel de base, et cela Jodorowsky l’avait sans aucun doute mieux compris que quiconque.

Après avoir revu le Dune de David Lynch et le documentaire Jodorowsky’s Dune, il ne reste plus qu’à attendre la nouvelle version de Denis Villeneuve. Le défi est de taille pour le réalisateur de Premier Contact et Blade Runner 2049. Si Villeneuve semble tout à fait capable et que la bande-annonce donne plutôt envie, force est de constater que la dernière fois que le réalisateur a eu à adapter un univers de science-fiction, cela a donné de jolis fonds d’écran mais une histoire somme toute convenue et en deçà des enjeux philosophiques de l’œuvre originale.

Toutefois ce film reste un espoir immense de voir enfin porté sur grand écran l’univers de Dune avec les moyens qu’il mérite. Il ne reste plus qu’à croiser les doigts pour que Denis Villeneuve et son équipe aient pu réaliser leur vision de Dune avec les ressources et le temps nécessaires à ce travail de titan.

Rendez-vous en 2021.

Fehri Bouden

  • Dune de David Lynch est disponible sur Netflix
  • Le documentaire Jodorowsky’s Dune de Franck Pavich en VOD sur Arte
  • Alien de Ridley Scott en VOD sur CanalVOD
  • Premier contact de Denis Villeneuve sur Netflix
  • Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve en VOD sur CanalVOD
  • (Et les BDs de Jodorowksy dans toutes les librairies et bibliothèques dignes de ce nom.)

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