Mad Men, le bonheur à vendre

Article garanti sans spoilers.

Le dernier épisode de Mad Men sortait en mai 2015. Pourtant, la série n’a pas pris une ride, et paraît toujours aussi intemporelle. On pourrait même croire, en la regardant, qu’elle date de sa propre époque.

En mars 1960, on découvre le publicitaire génial Donald Draper en pleine crise d’inspiration pour une campagne de Lucky Strike, à l’heure l’on ne peut plus ignorer la toxicité des cigarettes. Cette toxicité, c’est aussi celle de son milieu professionnel où règne la loi du plus fort, de sa vie construite sur des mensonges et des faux-semblants. La série, de 7 saisons et 92 épisodes, suit le destin de ce self made man mystérieux, de son agence Sterling Cooper et de ses employés – dont Peggy Olson interprétée par la talentueuse Elisabeth Moss.


Rien que pour son aspect historique, Mad Men vaut le détour. Matthew Weiner nous immerge dans les Sixties, nous rend nostalgique d’une époque que nous n’avons pas connue. Les tenues choisies avec soin par la costumière Janie Bryant nous ravissent les yeux, et l’on croirait sentir l’odeur de tabac incrustée dans les rideaux psychédéliques.

Le réalisateur ne nous épargne pas les controverses morales de cette époque : la condition des femmes, des noirs, la lutte des classes. Il affronte ces questions sans détours, osant grimer nos personnages préférés avec une black face, témoigner de leur indifférence envers le mouvement des droits civiques. A l’heure où il est difficile de trouver un propos intelligent sur le racisme, qui ne nie pas les discriminations mais ne serve pas non plus une vision simpliste et idéalisée des rapports sociaux, Mad Men met les pieds dans le plat et met en scène les ambiguïtés morales de ses protagonistes.

Les personnages féminins, à cet égard, sont particulièrement intéressants. Ils ne sont jamais là pour illustrer un cliché (la femme au foyer soumise, la féministe courageuse…), mais ont des personnalités aussi profondes et complexes que celles de leurs maris et collègues. Contrairement à un discours féministe actuel parfois lénifiant, les femmes sont des hommes comme les autres et se révèlent dans toute leur ambivalence. Elles prennent, dans le monde profondément machiste qui est le leur, la place qu’elles ont pu conquérir, et saisissent les opportunités qui s’offrent à elles. Betty Draper est sublime dans son rôle d’épouse éplorée. Pour elle qui regrette le temps où l’on attendait d’une femme qu’elle soit belle et bien éduquée, toute la tragédie de sa vie est de constater que sa position ne lui délivre pas le bonheur qu’on lui avait promis. À l’agence, la jeune Peggy subordonne toute sa vie et ses principes à son ambition, tandis que des secrétaires découvrent leur décolleté et soignent leur rouge à lèvres en espérant décrocher le gros lot.

La violence des rapports hommes femmes est rapportée dans toute sa crudité : violence physique, violence hiérarchique, domination, et manipulation des deux côtés.

Sur toutes ces questions, Matthew Weiner ne semble pas porter de jugement, mais laisse les téléspectateurs réfléchir par eux-mêmes. Pour cette raison, un même personnage peut être perçu comme détestable par l’un, et adulé par l’autre. En discutant de la série, je me suis rendu compte que le personnage que j’avais toujours vu comme le plus répugnant de la série, à qui je n’accordais pas la moindre valeur morale, pouvait être le personnage préféré d’un ami – et je comprenais pourquoi. Les personnages que l’on voit évoluer sur dix ans sont à la fois tout à fait odieux et attachants.

J’ai pu constater la différence entre mon premier visionnage de la série, alors que j’étais encore une lycéenne idéaliste et indignée, et mon deuxième visionnage, plus adulte. Je suis passée d’un regard fasciné et révolté par le monde qui était peint devant mes yeux, à un rapport plus empathique et compréhensif. Je m’identifiais alors au discours des hippies qui croisent régulièrement la route de Don Draper, révoltés contre la société de consommation dont il est l’émanation – « Tu ponds des slogans pour de la lessive et des détachants, et tu te crois libre ! (…) Tu crées le mensonge, tu inventes des besoins. Tu es de leur côté, pas du nôtre. ». Je comprends maintenant sa réplique tranchante : « Il n’y a pas de grand mensonge, il n’y pas de système. L’univers est indifférent. »

En deux mots, Mad Men plaira autant à l’étudiant en daff, jaloux du costume trois pièces gris anthracite de Roger Sterling et de ses contrats à plusieurs millions, qu’au gauchiste qui prendra plaisir à l’observation de la décadence de ce monde.

Si l’œuvre de Matthew Weimer parvient à poser un regard empathique sur cette société répugnante à biens des égards, c’est parce qu’il réussit à nous faire pénétrer l’âme du New York des années 60. Et celle-ci, à l’instar de son incarnation séduisante en Don Draper, est hantée par des interrogations, par une angoisse existentielle : elle ne sait pas qui elle est. C’est la société d’opulence de ceux qui ont connu la guerre, et qui ont été projeté dans la société d’abondance. Sous le clinquant des grands hôtels de Manhattan se débat une conscience qui n’est jamais tout à fait tranquille, jamais très loin des idées de perdition des sectes new age. L’alcool est quasiment l’un des personnages principaux de la série. Ses ravages ne nous sont d’ailleurs pas épargnés. La religion est dépassée, les figures paternelles auxquelles les américains tentent de se raccrocher : J.-F. Kennedy, Martin Luther King, les laissent deux fois orphelins.

Il ne reste à vénérer que l’idée neuve de bonheur, le même bonheur que Don Draper et son équipe impriment sur des affiches pour vendre des boîtes de céréales. « Ce que tu appelles amour a été inventé par des gens comme moi pour vendre des collants », dit cyniquement Don à sa secrétaire. « Qu’est-ce que le bonheur ? C’est un moment avant d’avoir besoin de plus de bonheur », explique-t-il à des clients. Le publicitaire maîtrise cette image du bonheur. Il sait comment parler à ses contemporains, leur souffler sans même qu’ils s’en rendent compte tout ce qu’ils ont envie d’entendre. Il est l’artiste qui peint le reflet fantasmé dans lequel ils aiment se voir.

Mais derrière ce vernis, un grand vide. C’est l’exploration de ce vide qui nous emmène de 1960 à 1969. Donald Draper, que tout le monde voudrait être, ne sait rien de lui-même.

Mad Men suit cette double quête d’identité, celle d’une époque et celle d’un homme. La série demeure d’une qualité exceptionnelle tout au long de ses 7 saisons, élégante et sans failles scénaristiques, jusqu’à un épisode final qui s’achève en point d’orgue. Couronnée de multiples récompenses, notamment sacrée trois fois meilleure série aux Golden Globes et sept fois (un record) sur la liste des 10 meilleures séries par l’American Film Institute, elle s’impose comme l’une des plus belles œuvres télévisuelles du XXIe siècle.

Rosalie Thonnérieux

  • La série est disponible sur Prime Video
  • Pour ceux que la mode intéresse, la costumière Janie Bryant tient un compte instagram passionnant où elle commente notamment son travail sur la garde-robe des personnages de Mad Men.
  • Les analyses de la chaîne youtube The Take sur les personnages de Mad Men offrent aussi un point de vue intéressant pour approfondir l’univers de la série.

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