L’ouragan Vinterberg

Thomas Vinterberg était un homme destiné à la grandeur, et ce même avant l’ouragan Festen. Quand en 1993 il sort diplômé de l’Ecole Nationale du Film au Danemark et que son court métrage Last Round reçoit déjà un prix au Festival International de Munich, on ne peut qu’imaginer ce que l’avenir lui réserve… Et c’est sur cette belle lancée que le Garçon qui marchait à reculons  comme une prophétie nous laisse entrevoir qui va être Vinterberg. Trente-cinq minutes aux cotés d’un enfant, qui, pour retrouver son frère décédé, décide « d’avancer vers le passé » dans l’espoir de remonter le cours du temps. Encore une fois, son œuvre ne peut pas laisser indifférent, et c’est ainsi que ce court-métrage reçoit le prix du public au Festival de Clermont-Ferrand.

Enfance au cinéma :: Le garçon qui marchait à reculons ( 1994 )

Mais Thomas Vinterberg, pour moi, c’est avant tout Festen. C’était sans rien savoir de ce chef d’œuvre que je le regardais pour la première fois au cinéma les trois Luxembourg. Il était 20h45, le couvre-feu n’avait pas encore frappé Paris et je m’asseyais dans une petite salle obscure entourée de nouvelles connaissances, que dis-je de nouveaux amis. Je ne pensais pas que l’histoire de Helge Klingenfelt et de ses enfants allait tant me bouleverser, C’est après deux minutes de silence, scotchée à ce siège rouge que je trouve enfin la force de me relever. Les larmes ne cessent de couler sur mon visage. Presque une heure de souffle retenu, d’émotions refoulées, enfouies, pour ne manquer aucune seconde de cette bombe laissant une sensation de vide dérangeante quand la lumière se rallume sur le générique de fin. Certains diront que la caméra qui tangue donne la nausée, mais c’est bien là tout le génie de Vinterberg : nous faire sentir comme des témoins clandestins d’une réalité douloureuse. Festen reste le film qui à ce jour m’a le plus marquée.

Pour ceux qui comme moi se sont demandé ou se demanderont pourquoi Festen était ainsi, une contextualisation est nécessaire. Nous sommes en 1995, Lars Von Trier – autre grand nom du cinéma scandinave, et Thomas Vinterberg, décident, en opposition avec l’esthétique hollywoodienne, de rédiger un manifeste dont l’ambition est supprimer l’artifice et de faire ressortir la réalité. Parfois même au détriment du « bon-gout ». Tout cela porte un nom : Dogme 95. Finalement, Festen c’est le début de quelque chose de nouveau, de moins beau, mais de grand. L’année 1998 marque le couronnement du prodige : le décernement du prix jury à Cannes.

Thomas Vinterberg reçoit le Prix du Jury à Cannes en 1998 pour Festen

On aurait pu croire que l’épopée de Vinterberg s’arrêterait là… Pouvait-il vraiment faire quelque chose ensuite ? En 2003, il signe It’s all about love avec au casting Joaquim Phoenix et Claire Danesa, qui à mes yeux est largement sous-coté. Surtout quand le film se déroule dans un futur proche qui l’est d’autant plus aujourd’hui. Un regard poétique, une histoire d’amour et un thriller. Surprenant, le premier mot qui m’est venu à l’esprit quand le film s’achève et que je regarde yeux dans les yeux Phoenix à travers mon écran. Film raté selon certains, et il semble aisé de comprendre pourquoi ils le voient ainsi. L’intouchable Vinterberg, le grand visionnaire, décevra encore par la suite la critique avec Dear Wendy (2004), ou encore When a Man comes Home (2007). Mais si vous croyiez qu’il s’était alors perdu, cet intermède de déception ne fut que de courte durée.

It's all about love - Un adieu kamikaze au Dogme

Submarino (2010) marque les premiers pas vers son grand retour. Nous retrouvons alors le drame familial, mais c’est bien La Chasse (2012) qui vient nous rappeler pourquoi nous aimons son œuvre. Il s’entoure ici de Mads Mikkelsen, et ensemble, ils nous bouleversent. (Encore une fois vous l’aurez deviné les larmes sont venues faire couler le mascara sur mes joues.) Comme le mensonge qui s’immisce dans cette petite communauté, le film vous traverse et reste avec vous, pour vous marquer à jamais de l’empreinte de son réalisateur. Il y aura aussi Loin de la foule déchainée (2015), La Communauté (2016) ou encore Kursk (2018). On commence par un voyage à l’époque victorienne. Ensuite, on passe par l’expérience sociale de la vie en communauté dans un Copenhague des années 70. Enfin, on fini sur une production à « quelques » millions de dollars. Mais ces bons films s’effacent presque quand je pense au récent Druk (2020). Drunk et ses visages familiers, une bouffé d’air frais en ces temps moroses, qui nous rappelle la vie et le bonheur. Je n’en dirai pas plus, nous avons un bel article sur le sujet d’Alexandre Hamzawi.

La Chasse, Thomas Vinterberg

Quid de l’après Drunk ? Je ne peux pas encore prétendre à un interview avec Thomas Vinterberg (qui sait, si vous partagez et likez l’article, ça pourrait arriver sur un malentendu), alors si je m’en tiens à son interview du 14 octobre dernier avec Numero : on ne sait pas vraiment ce qui se profile pour l’avenir. Pourquoi pas un autre film selon les règles du manifeste Dogme 95 ? Il répond à Chloé Sarraméa que ce serait comme « enfiler une vieille robe » mais qu’il « adorerait le faire ».

Alors, peu importe ce que l’avenir nous réserve, je n’ai qu’une hâte, c’est de retrouver une de ses œuvres dans nos salles obscures prochainement.

Manon Videau

  • Last Round est sur vimeo (sous-titres anglais)
  • It’s all about love, Submarino, La Chasse, Loin de la foule déchainée, La Communauté et Kursk sont disponibles sur Orange.

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