Adolescentes : L’autre crépuscule

Excellente surprise que ce documentaire puissant réalisé par Sébastien Lifshitz. Dans Adolescentes, on suit le quotidien de deux jeunes filles de Brive-La-Gaillarde, une ville moyenne de la France profonde comme il en existe tant d’autres. Emma et Anaïs, deux jeunes femmes que tout oppose, de leur cadre familial à leurs aspirations, partagent pourtant une amitié sincère et franche, réunies dans un cadre qui ne fait souvent cas des différences sociales : le collège. Dans ce genre de petites villes, les collèges ne pullulent pas à tous les coins de rue, ce qui induit de facto une plus grande mixité sociale dans ceux qui subsistent.

Le documentaire les suit sur cinq ans, au fil d’une vie mouvementée pour l’une, plus réglée pour l’autre, mais toutes deux doivent faire face à l’autre crépuscule de cette vie, le passage amer vers le monde gris et froid des adultes, la fin d’un cycle, beau, insouciant, et la plongée dans un grand bain que l’on envie toujours avant de regretter d’y avoir plongé. Deux heures trente durant, on grandit avec ces deux jeunes filles, qui finissent par se séparer au lycée pour mieux se retrouver à la fin du documentaire, histoire de faire le bilan de cette morne période, celle qui les mène inexorablement vers l’inconnu pourtant si familier.

Emma

Pourtant, les deux jeunes filles traversent cette période avec détermination. Anaïs, déterminée à s’émanciper d’une famille aimante mais écrasante de difficultés, fonce dans la vie d’adultes sans toutefois songer à la nostalgie qui surviendra quand elle se retournera pour faire le bilan d’une enfance volée, faite de rendez-vous à l’hôpital pour sa mère dépressive et de baby sittings non rémunérés. Emma, quant à elle, freine des quatre fers avant de s’affirmer en tant que femme, auprès de ses amies, ainsi que de sa mère, rigide mais tendre, passablement malmenée dans le documentaire. C’est un magnifique portrait de vie, l’histoire sans fard mais jouée d’une adolescence si superficielle et pourtant toujours terriblement sincère. Les deux jeunes filles, à l’aise avec la caméra, assurent le spectacle, pensant maîtriser les séquences avant d’oublier la présence de la caméra. Car on ne peut tricher à cet âge-là, pris dans un tourbillon d’hormones, au cœur de chamboulements inédits.

Anaïs et sa mère

Adolescentes, c’est aussi le portrait d’une France que l’on regarde peu, la France de province, comme se plaisent à le dire les parisiens. Brive-la-Gaillarde est une petite ville, et dans les petites villes, tout le monde se connaît. C’est ainsi que deux visions s’affrontent, deux visions qui parleront à tous ceux qui ont grandi dans ce genre d’endroits : Anaïs s’y sent bien, l’endroit lui est familier, elle y trouve la stabilité qui lui faisait tant défaut dans le cadre familial. Emma, elle, ne supporte guère la proximité permanente, physique ou psychologique, la familiarité l’exaspère. Ces deux ado rêvent, de choses différentes, mais elles ont en commun de rêver. L’une rêve de stabilité, ballottée entre les incendies domestiques et les remarques indécentes de parents qui n’ont jamais trouvé leur voie d’adultes ; l’autre rêve d’aventure, de s’émanciper de sa couveuse familiale, confortable mais irrespirable. C’est aussi un documentaire qui parlera à tous ceux qui ont vécu comme un traumatisme la fin de cette ère si pure que que l’on appelle l’adolescence. La fin du lycée, la séparation avec des amis, que l’on côtoie, comme Anaïs et Emma et comme tous les lycéens de ces villes, pour la plupart depuis l’enfance. Un déchirement juste perceptible, qui résonne en tous ceux qui se remémorent aujourd’hui le lycée avec une nostalgie non dissimulée. La fin d’un âge d’or, la fin d’une ère, la fin d’une vie. Le passage du possible au faisable.

On jette aussi un coup d’œil en arrière, en voyant les filles vivre ce que nous avons nous-mêmes vécu, des attentats de Charlie Hebdo à l’élection d’Emmanuel Macron. Un regard amer et désabusé, symptomatique d’une génération perdue pour qui le moins pire est le plus enviable. Lifshitz réussit à peindre une formidable toile naturaliste, tendre, drôle, tragique, mais aussi bouleversante à chaque instant, sans jamais tomber dans les travers pathétiques, au sens propre du terme, des documentaires de cet acabit. En s’oubliant, Lifshitz extrait la quintessence de son matériau, la plus pure des émotions, celle qui jamais ne déçoit. Adolescentes est un chemin de vie touchant, que l’on sait artificiel mais profond. C’est peut-être là la plus grande réussite du film : dresser un portrait tendre et sincère d’une époque pourtant si cruelle. Nécessaire et franchement brillant. 

Mathias Chouvier

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