The Queen’s Gambit, reine des émotions

Hannibal Lecter, Magneto, Professeur Moriarty, Blofeld, Mark Zuckerberg et les Soviétiques… Les plus grands méchants de l’histoire ont en commun une passion pour les échecs. 64 cases, 32 pièces, et plus de 1000 ans d’ancienneté qui ont également inspiré le joueur et auteur Walter Tevis.

En 1983, celui-ci publia The Queen’s Gambit, roman racontant la conquête échiquéenne du personnage fictif de Beth Harmon, alter ego féminin du génie des échecs Bobby Fischer, l’antisémitisme en moins.

Scott Frank, déjà auteur de l’excellent Godless sur Netflix (2017), a repris le format de mini-série en 7 épisodes d’une heure pour adapter assez fidèlement le parcours de Beth qui, si elle existait, serait sans doute la plus grande joueuse d’échecs de tous les temps. Et c’est à travers ce même protagoniste, merveilleusement campé par Anya Taylor-Joy, qu’on peut assurer que The Queen’s Gambit a deux grands mérites. Le premier est d’être une excellente série, le second est d’être une excellente série sur les échecs.

Amis profanes, rassurez-vous, nul besoin de comprendre le jeu des rois pour profiter du spectacle. En réalité, il ne s’agit pas tant du jeu en lui-même que des joutes mentales, des dilemmes, des efforts et des regrets qui l’accompagnent, sur une toile de guerre froide.

Amis joueurs, soyez ravis, car Garry Kasparov et Bruce Pandolfini, respectivement ancien champion du monde et grand maître, ont été consultants pour la série. Chaque partie, coup, tic, geste, attitude, reflète ce que l’on rencontre dans l’univers des échecs, jusque dans la partition jouée par les pendules, rythmant le stress des joueurs. Cette angoissante mélodie est ponctuée par la fabuleuse bande originale de Carlos Rafael Rivera (également compositeur de Godless) et de ses pianos.

Je crains de manquer de superlatifs après cette introduction, donc que ce soit dit une bonne fois pour toutes : The Queen’s Gambit est un chef d’œuvre d’immersion, et peut-être la meilleure production audiovisuelle que vous verrez en 2020.

L’immersion, car nous sommes pendant 7 heures aux côtés de Beth, et elle uniquement. Sept heures à la regarder jouer, à la voir douter, se confronter, et surtout découvrir tant de choses. Parfois, Anya Taylor- Joy est seule à l’écran pendant 10 minutes. Elle réfléchit, se drogue aux tranquillisants qu’on lui donnait à l’orphelinat. Elle pense à sa mère, à son autre mère, aux échecs, à son premier mentor, elle regrette. Rien n’est dit, tout est transmis, montré. Il y a une courbe de progression fascinante, puisqu’à mesure de l’avancée du récit, le spectateur s’habitue à Beth, à mieux interpréter ses mimiques, comprendre ses émotions, ses certitudes en jeu quand sa Dame résonne fort sur le plateau, ou ses craintes quand son Roi chavire. Souvent, on ne voit que sa main, que ses yeux, que ses lèvres, chacun permettant une lecture de l’état d’esprit de Beth. Son jeu, décrit comme intuitif, agressif et peu théorique, va peu à peu muer en un style toujours violent et incisif, mais plus instruit, élégant. Cette évolution sur l’échiquier est le miroir de ses démons intérieurs et de ses relations.

L’immersion, car Scott Frank met en scènes de nombreux décors, souvent habilement filmés en plan-séquence, avec des chariots, des grues, à l’épaule, dans des plans où peuvent se précipiter une centaine de figurants. La réalisation, parfois académique, souvent ingénieuse (on ne se lasse pas des hallucinations de parties au plafond), trouve toujours des plans somptueux, variant entre parfaite symétrie pour l’orphelinat ou la famille adoptive de Beth, et chaos ordonné lorsque notre héroïne succombe à son addiction, jusqu’aux caméra aériennes survolant les foules ou contournant les hôtels. Le vice plastique est poussé jusque dans la contemplation de la mode de l’époque, dont Beth devient peu à peu l’égérie, jusqu’à finir, dans le dernier plan, habillée en reine blanche, pièce maîtresse du fameux Queen’s Gambit (Gambit Dame en français), l’ouverture étant impossible à réaliser avec la reine noire. Tout au long de la série, les costumes que porte Beth marquent ses transformations, les étapes qu’elle franchit (elle se met à porter des pantalons après un deuil), et les foyers qu’elle habite changent ou se transforment au gré de son état émotionnel. À l’inverse, les figures féminines qui lui sont opposées sont souvent caractérisées par un mimétisme social et l’absence d’évolution.

L’immersion, car Beth traverse plusieurs états américains, se rend dans divers pays, jusqu’à finir son parcours en URSS. Et à la manière d’Inglorious Basterds de Tarantino, la maitrise des langues est un enjeu important, jusqu’à devenir un moteur dramatique. Nous sommes systématiquement imprégnés de l’environnement local, jusqu’à ne plus avoir de sous-titres lorsqu’un interprète est présent pour traduire les dialectes non-anglophones.

Le casting, ayant bénéficié de plusieurs leçons d’échecs pour les initier à ce monde, est une véritable galerie d’art. Outre Anya Taylor-Joy dont je ne peux cesser de louer le talent, on retrouve notamment Thomas Brandie-Sangster en rival et joueur émérite (là comme ça, son nom ne vous dit rien, mais vous le reconnaitrez, c’est le mec qui ne vieillit jamais), Marianne Heller en mère adoptive aussi alcoolique qu’aimante, ou Harry Melling qui, après La balade de Buster Scruggs, confirme qu’il mérite mieux que de jouer Dudley Dursley.

Enfin, il y a un sous-texte féministe latent, jamais explicite mais toujours présent. Beth est une femme évoluant dans un monde d’hommes, mais ce qui compte, ce sont les échecs, pas que ce soit une femme. Cela, elle n’en fait jamais une arme ou un argument, c’est un fait et elle avance avec (je cite ici une amie qui en parle mieux que moi). À ce titre, les joueuses sont en effet beaucoup moins nombreuses que les joueurs, le niveau global de leur catégorie est par conséquent moins élevé, car moins d’adversité et de relations, et pour compléter ce cercle vicieux, les compétitions sont divisées par catégorie de genre, ce qui freine l’émulation. Judit Polgár, meilleure joueuse toutes époques confondues, était d’ailleurs contrainte de concourir dans les compétitions masculines pour avoir de l’adversité, tandis que sa sœur, Susan, était championne du monde féminine mais évoluait à un niveau bien moins élevé que Judit.

Voilà ce qu’est, sans trop en dire, The Queen’s Gambit de Scott Frank. Si ce n’est pas fait, je vous invite à regarder.

Il y a de la virtuosité dans le rythme, la musique, les actions, l’humanité dégagée par cette histoire, nous injectant une panoplie d’émotions qui elles, en revanche, nous feraient tomber dans l’addiction.

The Queen’s Gambit Le Jeune de la dame ; 7 épisodes ; 46 à 67 minutes. Disponible sur Netflix.

Pour les curieux, je vous invite à vous régaler de l’analyse de la partie finale entre Beth et Borgov.

Un amoureux du jeu d’échecs.

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