Mike Flanagan, l’homme qui va sauver l’horreur à l’ancienne

Mike Flanagan. Voici l’un des noms qui montent dans le cinéma d’horreur. Aux côtés d’Ari Aster, ou encore Robert Eggers, Mike Flanagan fait partie de ces étoiles montantes du cinéma de genre américain. Mais là où ses collègues tentent de renouveler le genre, à travers les procédés narratifs innovants et les ressorts horrifiques inventifs, Mike Flanagan se fait lui un devoir de réinventer une forme d’horreur traditionnelle devenue quelque peu obsolète, une peur tombée en désuétude car bien souvent clichée ou banalisée. Les planches Ouija sont devenues des outils de débauches pour adolescents en manque de sensations. Les histoires de fantômes ne font plus peur à personne. C’est sans doute par nostalgie que Flanagan a lui décidé de prendre le contrepied total de ses homologues du genre, pour faire de l’horreur à l’ancienne, à la James Wan dans Conjuring, moins spectaculaire, plus viscérale. 

Il se fait remarquer pour la première fois en 2013 avec Oculus (The Mirror en France), un film d’horreur largement sous-estimé, qui met en scène un Karen Gillan plus que convaincante. Flanagan y remet au goût du jour un médium largement usité dans le milieu de l’horreur : le miroir. Sans équivalent avec l’infâme Mirrors d’Alexandre Aja, sorti en 2008, Flanagan se sert du miroir pour créer une relation intime, presque incestueuse avec la peur. Une première incursion très psychologique dans le genre, remarquée à sa sortie et depuis largement reconsidérée. Une première production déjà estampillée Blumhouse, dont Flanagan s’avère être l’un des talents les plus prometteurs. 

Flanagan signe ensuite deux films pour Netflix, toujours produits par Blumhouse, l’inquiétant Hush (Pas un bruit en VF) qui met en scène une jeune femme sourde aux prises avec un cambrioleur sadique, et Before I wake (Ne t’endors pas), un drame horrifique où les rêves d’un enfant adopté prennent vie, à son plus grand désespoir. Avec ses deux productions modestes, Flanagan assoit sa popularité auprès des spectateurs mais aussi sa crédibilité aux yeux de Netflix. Les deux long métrages ne déméritent pas, surtout Hush qui joue habilement avec les codes du home invasion. Le handicap du personnage principal devient source de renouveau pour ce genre usé jusqu’à la corde, qui trouve ici un second souffle bienvenu. Before I wake, plus anecdotique, laisse toutefois transparaître la volonté farouche de Flanagan de réinventer les codes classiques de l’horreur, de jouer avec, faire du neuf avec du vieux. 

C’est ainsi tout naturellement que Blumhouse lui confie les rênes de Ouija 2, la suite du terriblement navrant film Ouija de 2014. Lourde tâche que de tirer ce début de saga de la fange dans laquelle le précédent réalisateur était tombé. Ceci dit, le projet a tout pour plaire à Mike Flanagan, puisqu’il met en avant un des classiques de la terreur à l’ancienne : la planche Ouija. Le réalisateur met en scène la formidable Elisabeth Reaser, éternelle Esmée de Twilight, et parvient à tirer de ce matériau fragile un film franchement solide, au-delà de toutes les attentes, notamment critiques. On salue une suite inespérée après à un premier opus aussi catastrophique, et Flanagan commence à sérieusement se faire un nom dans le milieu. Le réalisateur enchaîne ensuite avec une adaptation tout à fait correcte du roman Gerald’s Game de Stephen King (Jessie en VF), toujours pour Netflix, très favorablement accueilli par la critique. 

Au fur et à mesure de ses expériences filmiques, Flanagan s’est aussi, à la manière de Ryan Murphy, constitué un réseau d’acteurs et d’actrices fétiches (Elisabeth Reaser, Kate Siegel et Carla Gugino entre autres) que le réalisateur décide de tous réunir dans un projet qui ne pouvait que lui revenir : l’adaptation sérielle pour Netflix du roman The Haunting of Hill House (Maison Hantée, en VF), de l’américaine Shirley Jackson, sorti en 1959. Ce roman, maintes fois adapté, plus ou moins directement, est un immense classique de la littérature horrifique. La Maison du diable de Robert Wise et Hantise de Jan de Bont en sont les deux adaptations les plus évidentes. Flanagan prend le parti d’en faire une adaptation plus distante, en replaçant l’histoire d’une famille tourmentée dans Hill House, sur deux timeline bien distinctes. On suit les tortures des enfants dans la maison, et en parallèle, on aperçoit les répercussions de ce cauchemar sur leur vie d’adulte. The Haunting of Hill House, qui faisait partie de nos coups de coeur sériels en 2019, est une déclinaison formidablement inventive du thème de la maison hantée.

Totalement réinventée par Ryan Murphy dans la saison 1 d’American Horror Story, la maison hantée revient ici aux sources et chaque recoin devient tout bonnement terrorisant. Mike Flanagan, toujours dans l’économie de moyens, remet au goût du jour un thème que l’on croyait impossible à réhabiliter convenablement. Hill House est une déclaration d’amour à l’horreur d’antan, celle qui savait faire peur avec trois fois rien, sans jumpscare ou presque, plus sensorielle que visuelle. Hill House fait peur, tout simplement, et c’est un succès à saluer compte tenu du fait que la série se regarde, pour la plupart des utilisateurs, sur un petit écran. Flanagan soigne ses ambiances avec la minutie d’un horloger suisse. Le réalisateur y affine aussi son style visuel, très marqué, à base de clair-obscur sublime, aussi froid dans les couleurs que virtuose avec la caméra. Mention spéciale à l’épisode 6, suite de longs plans séquence qui virevoltent entre les époques. 

Bien que snobée par les cérémonies de récompenses, Hill House est un immense succès critique, ce qui permet à Flanagan de prendre la tête d’un ambitieux projet, au cinéma cette fois : l’adaptation sur grand écran de Doctor Sleep, la suite de Shining écrite par Stephen King des années plus tard. 

Le pari est grand, tant Stephen King avait détesté l’adaptation de Shining réalisée par Stanley Kubrick en 1980. L’auteur ne s’est jamais caché du mépris qu’il portait à cette adaptation, ayant même commandé une autre adaptation, malheureusement ratée, quelques années plus tard. Difficile pour Flanagan de contenter tout le monde dans cette affaire : satisfaire Stephen King tout en prenant évidemment en compte le chef d’œuvre de Kubrick, désigné par nombre de critiques et de spectateurs comme l’un des plus grands films d’horreur de tous les temps. 

Contre toute attente, Mike Flanagan réussit avec brio cette réconciliation, imprimant ses propres obsessions sur celles de Kubrick et de King, réussissant à transcender les deux pour tirer un film délectable où se succèdent scènes hallucinantes et numéros de bravoure. Flanagan affirme un style aérien, léché, qui permet une immersion totale dans un univers que l’on croyait hermétique. Flanagan sait raconter une histoire, et il le fait d’une main de maître. On notera ici notamment la scène visuellement bluffante où l’un des personnages rend visite à une petite fille dans sa tête, mais aussi cette scène d’une brutalité innommable où un groupe d’adultes dévore littéralement un enfant. Le réalisateur sait aussi tirer le meilleur de ses acteurs, et si Ewan McGregor livre une performance plus qu’honorable, c’est encore Rebecca Ferguson qui électrise totalement le film dans son rôle de sorcière folklorique. Mike Flanagan convoque aussi des figures bien connues des amateurs du genre, notamment Carel Struycken, l’inquiétant géant de Twin Peaks. Doctor Sleep est donc une franche réussite, et plus qu’une réconciliation, Flanagan réalise la synthèse parfaite de deux univers que l’on imaginait incompatible. Entre nostalgie et novation, le film est autant un hommage à Kubrick qu’un renouveau nécessaire pour ne pas se vautrer dans un regret formolé. La version longue, disponible sur le DVD, est encore plus réussie que le version cinéma. Indispensable donc.

Le réalisateur, conforté par Netflix après le beau succès de Hill House, obtient une saison 2 pour son anthologie et décide d’adapter un autre classique de l’horreur, évidemment. Il jette encore une fois son dévolu sur l’un des romans d’horreur les plus connus et les plus appréciés : La Tour d’écrou, d’Henry James, qui raconte l’histoire d’une nourrice confrontée à deux enfants étranges, livrés à leur sort dans un immense manoir, Bly Manor.

The Haunting of Bly Manor est une adaptation beaucoup plus fidèle de son matériau d’origine que ne l’était Hill House. Moins libre certes, mais plus cadré, Mike Flanagan tire une adaptation profondément émouvante du roman de James, moins effrayante que Hill House mais aussi plus profonde en un sens. Bly Manor est une triste balade aux pays des morts, une réflexion poussée sur le deuil qui délaisse un tantinet le côté horrifique pour s’appesantir sur la psychologie de la mort. Et si la série réussit un peu moins bien que Hill House à s’imprégner dans les esprits, notamment parce que Flanagan n’est plus présent à la réalisation de chaque épisode, elle n’en reste pas moins un formidable inventaire de l’horreur à l’ancienne, du temps où l’on se racontait des histoires au coin du feu. C’est ainsi sur ce parfum de tradition que Flanagan achève sa saison, devant une cheminée, à raconter des histoires de fantômes à ceux qui ne se rappellent plus avoir un jour eu peur. Et si l’intrigue se perd parfois en considérations inutiles ou en personnages peu intéressants, Flanagan réussit un final brillant, qui vous tirera sans aucun doute une larme. 

Le réalisateur fait du bien au genre horrifique, en lui rendant des lettres de noblesse que l’on croyait à jamais perdues. Rarement avait on vu une nostalgie aussi justement transcendée, un concentré de ce que le genre a fait de mieux, renouvelé, sublimé par un réalisateur qui a compris que faire peur ne voulait pas juste dire faire peur, mais surtout le faire avec style. Elégant, connaisseur, Mike Flanagan a donc tout pour s’imposer dans le monde fermé du cinéma d’horreur. Reste à savoir si l’avenir confirmera son talent. 

Mathias Chouvier

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