John Carpenter : le maître de l’horreur

« En France je suis un auteur, aux États-Unis je suis pour toujours un raté. »

John Carpenter

Dans la continuité de l’article écrit au sujet de la cinéphilie et du cinéma d’auteur, nous allons revenir sur le cinéma de John Carpenter. Comme nous l’avons expliqué, le cinéma d’auteur peut s’exprimer à travers n’importe quel genre – y compris le cinéma d’horreur. Des cinéastes comme Cronenberg ou Argento, par exemple, ont réussi à prouver qu’il est possible de faire ce type de films de manière sérieuse.

Carpenter est aujourd’hui considéré comme un des grands maître du cinéma d’horreur. Comme nous sommes en pleine période d’Halloween, il m’est venu à l’idée d’évoquer son œuvre.

Jeunesse et influences

John Carpenter est né le 16 janvier 1948 à Carthage dans l’Etat de New York. Son goût pour la cinéphilie, il le tient principalement de sa mère, puisque c’est elle qui va l’emmener pour la première fois au cinéma voir L’Odyssée de l’African Queen (John Huston, 1951). Le cinéma est son seul refuge. Il vit dans une petite ville du Kentucky, où le comportement des habitants est particulièrement conservateur et raciste.

John Wayne dans Rio Bravo

Le visionnage de Rio Bravo réalisé par Howard Hawks aura un impact décisif dans sa carrière de réalisateur. En effet, Carpenter a été profondément influencé par trois types de films. Il tient d’abord son influence des films de science-fiction du style Le Météore de la Nuit, Planète Interdite et bien sûr La Chose d’un autre monde. On peut également noter l’influence du maître du suspense Alfred Hitchcock. Mais sa principale source d’inspiration reste Howard Hawks. Deux éléments le marquent particulièrement dans son style : la mise en scène d’histoires se déroulant dans des huis-clos durant un temps limité, et des personnages qui, la plupart du temps, sont des anti-héros.

En 1968, Carpenter rentre, à l’âge de 20 ans, à l’USC, l’une des universités de cinéma les plus prestigieuses du pays. Tout au long de sa formation, il apprend la réalisation, l’écriture de scénario, le montage, la composition de musique… Autant de compétences lui seront très utile dans sa carrière de réalisateur indépendant.

Thèmes

Qu’est-ce qu’un film de Carpenter ? Qu’est-ce qui caractérise l’ensemble de son œuvre ? Sa filmographie est essentiellement traversée par une thématique : celle de la lutte contre le Mal.

Carpenter a commencé sa carrière à partir des années 1970, à l’époque du Nouvel Hollywood. Tandis que les réalisateurs de cette période remettent en question un certain manichéisme présent dans les films précédents et proposent des personnages plus ambigus, beaucoup plus antihéroïques, Carpenter est quant à lui convaincu que le Mal existe.

Prince des Ténèbres, 1987

Attention, on ne parle pas d’un méchant du style de Dark Vador dans ses œuvres. Le mal est davantage mystérieux, dissimulé, invisible. On sait qu’il est là, mais on sait qu’il ne prend pas une forme physique plus ou moins précise. Ce n’est pas une surprise si l’antagoniste du film Halloween est surnommé « The Shape » (la forme en VF) ou si l’extraterrestre du film The Thing n’a pas de véritable apparence mais préfère imiter et copier les êtres vivants qu’il infecte. Voici ce que Carpenter dit à ce sujet :

« Il n’y a que deux bases aux films d’horreur, deux choses très simples : le mal est autour de toi, et le mal est à l’intérieur de toi. »

Cette citation est essentielle pour comprendre son cinéma. Les personnages de son histoire sont pris au piège. Ils doivent combattre un ennemi extérieur, externe à eux-mêmes. Ils ne peuvent faire confiance à personne. Ils savent que le mal est partout et qu’il peut surgir à n’importe quel moment. Mais en même temps, le mal est tout autant présent à l’intérieur d’eux-mêmes. Les personnages n’en ont pas forcément conscience, mais l’ennemi qu’ils affrontent est probablement en eux. Ainsi, il n’y a aucune échappatoire, ils ne peuvent se fier à absolument personne – pas même à leur propre personne.

Cette thématique du mal développée par Carpenter amène inévitablement aux autres caractéristiques du cinéma du maître de l’horreur : la paranoïa, l’enfermement, et une perte de la perception de la réalité.

L’Antre de la folie, 1995

Il n’est pas rare de voir les héros dans un état de siège. Enfermés, isolés et sans contacts, ils doivent affronter un ennemi qui les tient en étau. C’est le cas par exemple du film Prince des Ténèbres. Alors qu’ils mènent des expériences sur une étrange substance à l’intérieur d’une église, des scientifiques ne peuvent sortir au risque de mourir des mains de sans-abris possédés par un esprit démoniaque. Idem dans Fog sorti en 1980. Face à la menace d’un brouillard malveillant, les héros trouvent finalement refuge dans une église sans aucune possibilité d’échapper aux attaques de cette brume.

Mais plus de la menace extérieure, la menace est tout autant intérieure. Revenons un peu sur Prince des Ténèbres. La substance en question que les scientifiques étudient est censée amener à l’arrivée d’une terrible créature et causer l’Apocalypse. Seulement, pour y parvenir, la substance doit s’infiltrer dans un hôte. Personne ne sait qui a servi d’hébergeur, et celui-ci est capable à son tour de contaminer et de prendre possession d’autres corps. La paranoïa submerge les protagonistes. Ils devront en arriver à se méfier de tous et à combattre tout le monde – y compris leurs amis.

C’est avec The Thing que le style de Carpenter arrive à son apogée. Bien que le film ait été très critiqué à sa sortie, Olivier Assayas des Cahiers du Cinéma disait déjà qu’il s’agissait sûrement de son « film le plus abouti, le plus maîtrisé ». Dans le film, des scientifiques en Antarctique font face à un extraterrestre métamorphe capable d’infecter toute forme de vie. Les chercheurs sont pris au piège à l’intérieur de leur base et ne peuvent communiquer avec personne : c’est l’isolement total. Un monstre se cache au sein du groupe, et l’on ne sait pas qui a été infecté par l’alien. Même ceux qui ont été en contact ignorent s’ils vont devenir à leur tour cette masse informe et monstrueuse. On retrouve ce qui a été abordé plus tôt : la présence du mal en nous et autour de nous, l’enfermement, la paranoïa, l’impossibilité de se fier à quiconque, y compris soi-même. C’est une perte totale de la réalité, du monde qui nous entoure ainsi que de notre propre nature.

The Thing, 1982

Mais pour que ce mal puisse résonner dans l’esprit des spectateurs, Carpenter s’inspire de peurs bien réelles et des problèmes sociétaux de son époque. Par exemple, The Thing et Prince des Ténèbres évoquent tous deux implicitement le même thème, la peur du Sida. De quoi parle The Thing ? D’une créature extraterrestre pouvant infecter des êtres vivants sans que personne ne puisse le savoir. Prince des Ténèbres parle également d’un étrange liquide prenant possession du corps des chercheurs. À la sortie de ces deux films, le Sida faisait très peur. C’était une maladie invisible, ne laissant aucune trace. Il était impossible de savoir si telle ou telle personne avait le virus.

On a très souvent tendance à occulter le côté politique de la plupart de ces films. Cet aspect est le plus évident dans Invasion Los Angeles :

« J’en avais marre qu’on me répète qu’être un consommateur n’a que des avantages. On ne produit plus rien aux États-Unis. On ne fait que consommer et manger dans l’assiette d’autrui. On achète des choses, on accumule des choses, on jette l’argent par les fenêtres, mais on ne fait plus rien de bien. »

Invasion Los Angeles raconte l’histoire de John Nada, embauché comme ouvrier sur les chantiers. En faisant la connaissance de Frank Armitage, il découvre une paire de lunettes de soleil très étrange, qui lui révèle que l’humanité est gouvernée par des extraterrestres ayant pris une apparence humaine. Ceux-ci parviennent à contrôler la population à travers des messages de propagande subliminaux. Difficile de ne pas y voir une critique du reaganisme et de la société capitaliste en général. Les envahisseurs pillent les ressources de la Terre au détriment des êtres humains : le parallèle avec le néolibéralisme paraît des plus évidents. D’autant plus que les extraterrestres contrôlent la société en travaillant aux postes clés du système : armée, police, médias, politique… Ils sont les détenteurs de la quasi-totalité des moyens coercitifs et de propagande de la planète.

Aucune description disponible.
Invasion Los Angeles, 1988

Carpenter est un individualiste, comme l’ensemble de ses héros. C’est un anarchiste qui remet en cause le système : lui comme ses héros sont très souvent en opposition avec ce qui fait office d’autorité. Ce sont des solitaires, des personnages mystérieux dont on sait peu de choses. C’est le cas du bien nommé John « Nada » de Invasion Los Angeles, ou du fugitif de New York 1997 et sa suite Los Angeles 2013. Ce sont des hommes compétents et qualifiés, et des leaders nés – encore un des aspects du cinéma d’Howard Hawks qui a influencé son style.

Enfin Carpenter se dresse aussi contre la religion, très souvent décriée. La critique est portée à son paroxysme dans Prince des Ténèbres et Vampires. C’est un autre pouvoir, une autre forme d’autorité à abattre. C’est un pouvoir menteur et hypocrite. Dans Fog, le prêtre de la localité découvre que l’un de ses prédécesseurs a participé au pillage et à la mort de marins atteints de la lèpre. Dans Princes ténèbres, Carpenter parle du fanatisme religieux et remet en cause les solides croyances du prêtre incarné par Donald Pleasance.

Mise en scène

Maintenant que nous avons vu quels sont les thèmes qui traversent l’œuvre de Carpenter, la question est maintenant de savoir de quelles façons il les retranscrit à travers la mise en scène.

Avant de commencer, parlons d’abord de l’écriture. Dans mon article « Un retour aux bases de la cinéphilie et du cinéma d’auteur », j’expliquais déjà que l’histoire et le scénario ne sont pas importants dans l’analyse d’un film en tant qu’œuvre d’art, d’après les principes de la politique des auteurs. Carpenter en est un très bon exemple. S’il existe des réalisateurs qui portent une attention toute particulière à l’élaboration de l’histoire, ce n’est cependant pas le cas de notre maître de l’horreur. Carpenter est un réalisateur qui déteste écrire. Il considère que c’est la partie la plus désagréable dans la construction du film. Ses histoires sont simples, directes et rapides. Ainsi par exemple, il est très facile de résumer en quelques lignes le film Halloween : c’est l’histoire d’un meurtrier fou assassinant un à un des adolescents dans une banlieue américaine, le soir d’Halloween.

Carpenter évite donc dans ses films de tomber dans la complexité, surtout que ses intentions de narration l’amènent à éviter les scènes d’explications. « Big John » considère que le Mal à l’état pur existe. Il n’est pas question d’expliquer le pourquoi de sa présence. Il faut le combattre, un point c’est tout. Évidemment, dit comme ça, cela peut paraître superficiel. Mais cela reste cohérent avec son œuvre. Carpenter est un réalisateur du mystère. C’est justement l’incertitude qui conduit à avoir peur. Donner les motivations du tueur ferait diminuer l’angoisse du spectateur. En ne donnant aucune précision à l’origine du mal et à l’origine du mobile, le public finit par croire que ce genre de situation pourrait arriver à n’importe qui.

Halloween, 1978

Le mystère et l’invisible sont également très présents dans la mise en scène de Carpenter. S’il y a un mot qui définit très bien son cinéma, c’est le mot minimaliste. John Carpenter est un réalisateur minimaliste, un réalisateur qui réfléchit par soustraction. Il choisit un cadre, place sa caméra et va enlever tout ce qu’il juge superflu. Il suffit de regarder ses décors, le cadrage, les plans ou même encore le découpage : ils ne font pas preuve d’une très grande complexité. Heureusement, ce style colle parfaitement avec le cinéma indépendant qui dispose de budgets beaucoup plus petits.

Pourquoi privilégie-t-il un tel style et comment celui-ci colle-t-il avec les thèmes qu’il aborde ? Ce style minimalisme crée un sentiment de vide à travers son œuvre, une ambiance propre à ses films. On a l’impression qu’il n’y a rien. Or la sensation de vide n’est pas naturelle, surtout dans un film. C’est un sentiment d’étrangeté qui nous empare, qui s’empare du spectateur. Quelque chose de bizarre et d’étrange se dégage, et on ne s’imagine alors pas qu’une entité maléfique puisse venir et semer le chaos. C’est justement ce qui rend la chose encore plus effrayante.

D’autres techniques de mises en scènes sont également utilisées pour créer une ambiance qui puisse faire peur. Pour ce qui est des plans, Carpenter utilise plusieurs procédés afin de faire monter l’angoisse et le suspense. Il y a d’abord l’usage du cinémascope. Le cinémascope est un procédé qui vise à comprimer l’image horizontalement. Ainsi, cela permet d’avoir un plus grand espace filmé. Ce genre de techniques est généralement très souvent utilisé dans les westerns ou les films d’aventures de David Lean, films qui ont pour habitude de magnifier les paysages.

Vampires, 1998

Dans le cas de Carpenter, l’utilisation du cinémascope est différente. Certes, dans Assaut, le procédé est utilisé probablement pour rendre hommage aux westerns et notamment à Rio Bravo. Cependant, il l’utilise aussi dans le reste de ses films. Cette utilisation permet surtout de présenter le plus d’informations possibles aux spectateurs. Dans le même but, il a également recours à une variation des points de vue, ou des plans mettant en scène aussi bien le personnage qu’une entité malveillante derrière lui, s’apprêtant à l’attaquer. Comme l’un de ses maîtres, Alfred Hitchcock, Carpenter aime beaucoup donner davantage de données au spectateur qu’aux héros du film. Ce décalage pousse le spectateur à se poser la question de savoir si le héros se rendra compte de la menace imminente de plus en plus proche. C’est l’angoisse et le suspense que le réalisateur souhaite provoquer.

Musique

Enfin, la musique est un élément très important à prendre en compte dans la mise en scène de Carpenter. « Big John » est un pionnier de la musique synthétique. Disposant de peu de moyens dans ses films indépendants, il compose et joue ses propres musiques intégrées dans ses films. Ses compositions ont particulièrement marqué le public.

Qu’est-ce qui rend l’usage de la musique si spéciale ? On peut reprocher à la majeure partie des films actuels d’avoir un usage immodéré des musiques. Rares sont les cinéastes qui réussissent à maîtriser parfaitement la relation entre celle-ci et l’image. La musique, chez Carpenter, joue un rôle beaucoup plus narratif. Elle a été imaginée et composée par le cinéaste de manière à lui permettre de raconter quelque chose. Ce que font aussi les autres réalisateur maîtrisant son usage. Ce n’est pas pour rien si « Le Beau Danube bleu » nous fait penser à une scène d’apesanteur telle qu’elle a été imaginé par Stanley Kubrick dans 2001: L’odyssée de l’espace. On peut aussi parler des musiques cultes d’Ennio Morricone dans les films de Sergio Leone. Carpenter fait la même chose. Ses musiques ont quelque chose à raconter. La peur engendrée dans Halloween doit beaucoup à sa bande originale, son aspect minimaliste et répétitif ne faisant qu’accroître la tension des images.

Héritages et héritiers

Aujourd’hui, John Carpenter est considéré comme un des réalisateurs les plus importants de l’histoire du cinéma. En 2019, il a été récompensé au Festival de Cannes du Carrosse d’Or « pour les qualités novatrices de ses films, pour son audace et son intransigeance dans la mise en scène et la production. » Plusieurs grands réalisateurs se revendiquent de l’influence du maître de l’horreur: Quentin Tarantino (Pulp Fiction, Django), Guillermo del Toro (Le Labyrinthe de Pan), David Robert Mitchell (It Follows), Bong Joon-Ho (Memories of murder, Parasite), Nicolas Winding Refn (Drive, The Neon Demon), Edgar Wright (Shaun of the Dead, Hot Fuzz), Jordan Peele (Get Out, Us) ou encore Ari Aster (Hérédité, Midsommar) et bien d’autres encore.

The Neon Demon», rêve fantasmé | Tribune de Genève
Neon Demon de Nicholas Winding Refn

Pour information, l’univers cinématographique de John Carpenter a aussi beaucoup inspiré la série Netflix Stranger Things, notamment la musique synthétique, marque de fabrique des films de Carpenter, qui sont aussi très présentes dans la série. Elle n’hésite pas à faire également de multiples allusions à ses plus grands films: Christine, The Thing, Les Aventures de Jack Burton… Si cette série vous a probablement plu, je ne peux que vous conseillez de regarder les films de celui qui l’a inspirée.

On peut aussi noter que Carpenter a beaucoup influencé la musique électronique, pour laquelle son nom est devenu une véritable référence.

* * *

Pour conclure, que pouvons nous dire de Carpenter ? Tout d’abord, qu’il est un véritable auteur. C’est un réalisateur qui, à travers son œuvre, souhaite proposer sa vision des choses et du monde. Mais Carpenter est aussi un réalisateur très accessible, qui réussit à lier art et divertissement. De plus, en raison des multiples cinéastes qui se revendiquent de son influence, le cinéma de Carpenter vous paraîtra peut-être familier. Un bon départ, qui sait, pour découvrir le cinéma.

Thibault Benjamin Choplet

Pour voir les films de Carpenter :

https://www.troiscouleurs.fr/wp-content/uploads/2019/10/carpi.jpg

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