Emily in Paris, énième illustration du nombrilisme américain

Nous avons vu la représentation de l’Italien incapable d’aligner deux mots d’anglais, dragueur et infidèle compulsif dans Friends : le fameux Paolo. Nous avons connu la Latina appartenant nécessairement à une famille membre d’un gang à travers le personnage de Mrs Lopez dans Lucifer. Mais, aujourd’hui, Emily in Paris atteint des sommets, et arrive au top de la liste des séries illustrant l’ignorance, ou du moins le nombrilisme américain.

Depuis sa sortie le 2 octobre sur Netflix, Emily in Paris a fait couler beaucoup d’encre. En France, les critiques fusent, les mèmes moquant la série envahissent Twitter. Mais pourquoi Emily in Paris suscite-t-il tant de discussions, chez nous les « Froggies » ?

La série suit les aventures d’une jeune Américaine venue s’installer à Paris pour travailler dans une agence française de marketing. La jeune femme qui ne sait dire que « bonjour » et « croissant » est supposée apporter un peu de l’American Touch à l’agence aux pratiques has been.

Il semble bien que cette série dépeigne une énième vision fantasmée de Paris. Certes, il est possible d’en rire ; en revanche, Emily in Paris a également agacé bon nombre d’internautes.

Qui ne rêverait pas d’une « chambre de bonne » de 40 m2, ou encore d’arriver de l’aéroport Charles de Gaulle et de passer miraculeusement devant les plus beaux monuments parisiens en l’espace de quelques minutes ? Qui ne souhaiterait pas retrouver son agent immobilier face à un bel immeuble dans un des plus beaux quartiers de la capitale ? Plus de galères pour se loger, plus de queues interminables dans des escaliers pour visiter un appartement miteux, mais plutôt la perfection d’un immeuble haussmannien, et une vue imprenable sur une rue silencieuse. On oublie aussi toutes les galères administratives à la française et après les avances déplacées de son bel agent immobilier (je ne sais pas vous, mais ceux à qui j’ai eu affaire n’étaient pas aussi séduisants), Emily récupère ses clefs. S’en suit alors le premier selfie qui marque le début d’une longue série de moments clichés capturés sur l’énorme smartphone de notre protagoniste.

On avance dans le visionnage et on essaye de se convaincre que ces débuts titubants ne sont que quelques maladresses pour susciter l’intérêt des « Netflix Fans » étrangers.

Cependant, l’image d’un Paris dont tous les coins sont potentiellement une future photo Instagram ne disparaît pas. La communauté de la jeune américaine grandit de jour en jour, elle semble transmettre sa Paris Fever à tous les Américains restés aux States.

Les rues sont toujours sans ordures, l’absence de déjections canines est notable, aucune collision n’a lieu avec des parisiens pressés sur les trottoirs étroits. Évidemment le mot métro ne fait pas partie de son vocabulaire. Paris dans le monde d’Emily c’est une ville d’opulence, presque magique, où tout est beau et digne d’être capturé pour les réseaux.

Les clichés se suivent, s’enchaînent, et se ressemblent.

[Attention, le passage suivant contient des spoilers.]

Nombreux seront ceux qui tenteront de séduire la jolie brunette originaire de Chicago. Des mecs qui se multiplient : le lourd et insistant, l’intellectuel snob – parce qu’il en fallait un, l’agent immobilier, le mec rencontré en soirée, le petit frère de sa nouvelle BFF française, un client de l’agence parce que les français ne sont pas très professionnels, c’est bien connu… Il faut souligner que le client, pour faire des avances, offre de la lingerie aux femmes qui travaillent avec lui. Obviously, rien de tabou dans tout ça pour les Frenchies.

Attention, il ne faut pas oublier cet homme qui vient bouleverser la vie d’Emily. Ce ne serait pas une véritable série américaine sans le parfait boy next door ou plutôt le boy next floor : le beau Gabriel interprété par Lucas Bravo. Plot Twist, Gabriel est bien évidement le petit-ami de sa nouvelle meilleure copine parce que sinon ça serait trop facile pour notre chère Emily…

[Fin des spoilers]

Ce que l’on retient de tout cela c’est que les français n’ont aucune limite quand il s’agit de séduire. L’adultère est la norme dans le couple et la question du consentement ne semble jamais se poser.

Il me faudrait plus d’un article pour citer l’ensemble des clichés qui ont envahi cette série, mais je me lance pour vous dans une liste non-exhaustive :

Les français sont des alcooliques. Le vin c’est à toute heure, de tout temps et tous les jours. On ajoute à cette tare des pauses déjeuner plus longues que notre journée de travail. Puis, parce que ce n’est pas suffisant, au restaurant, la viande c’est saignant ou rien. Ensuite, les français fument (bon jusque là pourquoi pas) comme des pompiers, et partout (bon là, ça va trop loin !). On s’habille comme pour aller à la Fashion Week tous les jours. Après, c’est sûr que pour une jeune américaine, ça doit changer des lycéens américains qui se pointent en pyjamas à l’école. Nous sommes arrogants, mal élevés, nous essayons d’arnaquer les touristes, nous ne parlons pas anglais (même s’il faut avouer qu’effectivement nous ne sommes pas des champions dans ce domaine…). Nous sommes aussi naturistes et mauvaise langue – on se souviendra tous du petit surnom affectueux « la plouc » donné à notre Emily Nationale. Enfin, il ne faut pas oublier la baguette, le fromage, le croissant et le béret, le quatuor essentiel du bon touriste parisien.

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On peut trouver ces derniers clichés touristiques mignons, mais ils le sont beaucoup moins quand on se rend compte qu’Emily incarne une opposition peu flatteuse entre la France et les États-Unis.

C’est derrière ses airs de Know-It-All qu’Emily exaspère les parisiens, et probablement d’autres français. Si on s’en tient à la vision manichéenne de la jeune femme, nous avons d’un côté les gentils américains, rigoureux, polis, propres sur eux et travailleurs, et de l’autre, les méchants français, paresseux, rudes, libertins et tire-au-flanc.

En revanche, cela ne semble poser aucun souci à la jeune femme de ne pas savoir dire plus de trois phrases en français après son long séjour parisien. Hormis, « merde », « s’il-vous-plaît » et « merci », sans omettre le « je parle un peu français », les progrès linguistiques d’Emily sont minces voire inexistants.

On peut aussi reprocher cette étroitesse d’esprit américaine, quand l’amie asiatique d’Emily incarne la conception des plus exagérée des nouveaux riches asiatiques. Elle porte constamment des vêtements de marque. Elle n’est qu’une vague représentation vulgaire d’une jeune femme qui manque cruellement de classe au look ostentatoire et non représentatif d’une réalité sociale.

Néanmoins, il y a quelques clichés qui semblent quand même ressembler à nos petites vies parisiennes. Les bons points reconnus à Emily in Paris sont les suivant (la liste est courte) :

  • Oui, la vieille plomberie dans un appartement lâche parfois.
  • Oui, nous ne comptons pas les étages comme aux États-Unis, le rez-de-chaussée n’équivaut pas au 1er étage.
  • Oui, il n’y a pas toujours d’ascenseur dans les immeubles, alors quand on habite au 4e c’est du sport…
  • Oui, quand on se fait virer en France, ce n’est pas comme aux États-Unis (mais il ne faut pas exagérer non plus)
  • Oui, on fait la bise, mais pas à n’importe qui, on a des limites. (Flash Info : les français savent même serrer la main, même si avec la Covid19 la question ne se pose même plus, ou presque.)

Déjà fini ? Je vous avais prévenus…

Les adeptes de Darren Star et plus largement de Sex and the City défendront que New-York non plus n’était pas dépeint comme dans un documentaire mais était plutôt le reflet d’une vie idéalisée et improbable dans la Big Apple. À l’instar de la jeunesse dorée de Gossip Girl ou de n’importe quelle comédie romantique étasunienne, Emily in Paris n’est pas là pour offrir une image réaliste de la ville. Le réalisateur se défendait ainsi dans le Parisien en expliquant que Paris était présenté à travers les yeux de son personnage principal.

Mais c’est bien la que réside tout le problème. Tout ce qui sert de justification pour d’innombrables clichés sur la France illustre le nombrilisme américain et cette incapacité de voir le monde au-delà des clichés imprégnés dans leur imaginaire. Darren Star sous la plume de Stéphanie Guerrin parle du « comique qui pourrait ressortir du décalage entre une Américaine et la culture française », mais à quelle culture française fait-il référence ? Aux pains au chocolat de la boulangerie du quartier ?

Une série qui a cependant l’avantage d’être légère et de transporter l’espace d’un instant dans un monde parfait loin de toute cohérence. Mais c’est bien là le seul mérite qui peut lui être attribué, une évasion de quelques heures dans un Paris inexistant. On pourrait ajouter comme compliment le casting au physique exceptionnel qui satisfera vos yeux pour une dizaine d’épisodes d’une vingtaine de minutes.

On me dit à l’oreillette pendant la rédaction de ces dernières lignes que les étrangers retrouvent leur expérience parisienne dans Emily in Paris. C’est peut être là tout le génie de Darren Star : offrir une vision de Paris que uniquement le non français ou du moins le non parisien peut saisir ? Si c’est le cas je ne peux que lui tirer mon chapeau, il a su s’aliéner les français mais conquérir le cœur du monde… On ne peut alors que souhaiter du succès à la série qui demeure encore aujourd’hui dans le top 10 des shows Netflix.

Manon Videau

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