Un retour aux bases de la cinéphilie et du cinéma d’auteur

Qu’est-ce que le cinéma d’auteur ? Qu’est-ce que la cinéphilie ? Ces termes aujourd’hui sont très souvent galvaudés quand il est question de discussions au sujet du cinéma. Mais de quoi s’agit-il plus exactement ? C’est ce à quoi va répondre cet article, en revenant à la véritable définition de ces deux termes. Vous verrez au fil de cet article que cinéphilie et cinéma d’auteur sont deux termes inséparables : on ne peut pas parler de l’un sans parler de l’autre. Commençons.

Qu’est-ce que la cinéphilie ?

Parler de la cinéphilie, c’est d’abord parler de cinéma et de l’art en général. Il est donc primordial de revenir sur ces deux points. Le cinéma a été inventé en 1895 par les Frères Lumières. Ces derniers n’ont jamais considéré le cinéma comme un art ni même comme un divertissement. Ce sera plus tard avec des personnes comme Georges Méliès que le cinéma deviendra un spectacle. On délaisse le style documentaire pour s’orienter vers la fiction. Les premiers studios voient le jour et on commence à inventer les premier effets spéciaux. Le cinéma va connaître de nombreuses évolutions dans son histoire. Les films se rallongent, deviennent de plus en plus long. Des cinéastes des quatre coins du monde, Abel Gance, Griffith et Eisenstein, vont inventer un langage cinématographique. Il faut que l’enchaînement des images ait un sens. L’arrivée du parlant va aussi amener à réadapter les codes du cinéma.

Cependant, le cinéma, à cette époque, n’est pas encore considéré comme un art mais bien comme un simple divertissement. C’est avec la cinéphilie que les choses vont évoluer. Pour commencer à répondre à la question posée : « Qu’est-ce que la cinéphilie ? », nous pouvons d’abord dire qu’il s’agit d’un mouvement culturel visant à reconnaissance artistique du cinéma. Comment les cinéphiles ont-ils fait du cinéma le septième art ? Grâce à l’invention du concept de cinéma d’auteur.

Alexandre Astruc

Qu’est-ce que le cinéma d’auteur ?

Voici ce que dit Alexandre Astruc, connu pour avoir inventé le concept de caméra-stylo, quand il parle d’Hitchcock :

« Quand un homme depuis trente ans, et à travers cinquante films, raconte à peu près toujours la même histoire : celle d’une âme aux prises avec le mal , et maintient, le long de cette ligne unique, le même style fait essentiellement d’une façon exemplaire de dépouiller les personnages et de les plonger dans l’univers abstrait de leurs passions, il me paraît difficile de ne pas admettre que l’on se trouve, pour une fois, en face de ce qu’il y a après tout de plus rare dans cette industrie: un auteur de films. »

Le concept sera développé plus tard par les “Jeunes Turcs” des Cahiers du cinéma. Et pour mieux comprendre, revenons sur la figure du réalisateur.

Avant que n’arrive le concept de cinéma d’auteur ou de caméra-stylo. Le réalisateur n’était considéré que comme un technicien, certes plus expérimenté par rapport aux autres techniciens sur un tournage mais qui en réalité n’est ici que pour superviser la création d’un produit de divertissement sans véritable volonté artistique derrière.

Les Cahiers du cinéma vont changer cette vision en proposant une nouvelle, celle de l’auteur. Ils vont faire sortir du lot des cinéastes qui peuvent être considéré comme des auteurs, parmi lesquels Robert Bresson, Jacques Becker, Ingmar Bergman, Carl Theodor Dreyer, Howard Hawks, Orson Welles et bien sûr Alfred Hitchcock. Un auteur est un artiste. C’est quelqu’un va manifester à travers ses œuvres des obsessions récurrentes. Une personne qui va se servir des moyens à sa disposition afin de projeter son propos, sa vision du monde. Un auteur ne se contente pas « d’enregistrer plan par plan sur la pellicule l’histoire qu’il nous filme », selon les mots d’Éric Rohmer. L’invention stylistique chez un auteur est toujours au service du propos. Le but du critique de cinéma est de retrouver chez le cinéaste les constances et les cohérences. Quand on parle de cinéma d’auteur, le genre ou le scénario n’ont pas d’importance. Ce ne sont que des prétextes.

Cela étant dit, nous allons détruire certaines idées sur le cinéma d’auteur. Non, les films d’auteurs ne sont pas uniquement des “drames chiants”. Ce n’est pas pour rien si Le Bon, la Brute et le Truand et Il était une fois dans l’Ouest ont été défendus par les Cahiers du cinéma au moment de leur sortie. Ce n’est pas pour rien si John Carpenter, cinéaste spécialisé dans les films d’actions et les films d’horreur, a reçu une récompense spéciale l’année dernière au festival de Cannes. Le cinéma d’auteur peut autant prendre la forme d’un film d’action, d’un film d’horreur et même d’un film de divertissement.

Un film de divertissement peut tout aussi bien divertir que proposer la vision de son auteur. Les deux ne sont pas forcément à opposés. Pour donner un exemple. Alfred Hitchcock, avant les Cahiers du cinéma, était surtout considéré par les critiques anglo-saxons comme un bon divertisseur. Même Bazin était peu enthousiasmé par le cinéma hitchcockien. Ce sont les Jeunes Turcs qui vont être les premiers à considérer ses films comme des œuvres artistiques.

En revanche, il ne faut pas croire que tout film de divertissement est forcément un film d’auteur. Il ne faut pas croire non plus que tout réalisateur est un auteur. Il ne faut pas croire que tout film peut être considéré comme une œuvre d’art.

Cannes 1868 : Claude Lellouche, Jean-Luc Godard, François Truffaut, Louis Malle et Roman Polanski

Nous arrivons enfin à la dernière partie de cet article. Aujourd’hui, le cinéma est bel et bien considéré comme un art. La cinéphilie a atteint son objectif initial. La question qu’il faut se poser désormais est la suivante : Quelle forme la cinéphilie doit-elle désormais prendre ?

Je vais essayer d’être le plus clair possible et d’éviter les formules chocs. Aujourd’hui, pas mal de monde se considère comme cinéphile. Pourtant, leur pratique et leur vision du cinéma est à contre-courant de ce qu’elle est censée être.

Il est aisé de voir dans la plupart des blogs ou des vidéos sur Youtube, un certain nombre de passionnés du cinéma qui ont une analyse non-artistique des films. Ils vont davantage pointer du doigt les incohérences scénaristiques. Pourtant, comme je l’ai dit plus haut, le scénario n’est qu’un point secondaire dans l’analyse du film. Ils vont donner leur avis sans apporter de précisions. Ils vont oublier d’argumenter. En réalité, leur avis vaut tout autant que celui qui ne se considère pas comme cinéphile. D’autant plus que leurs critiques sont plus orientées par les grosses productions américaines qui sont pour leur très grande majorité des œuvres formatées destinées à divertir le plus de monde possible (oui je te pointe du doigt Marvel, même si tu n’es pas le seul). D’autres “cinéphiles” diront même qu’il y a “plus de choses intéressantes à dire dans un film de divertissement que dans un film d’auteur”.

John Carpenter recevant le carrosse d’or au festival de Cannes, 2019

Ainsi donc, si je définissais ce qu’est un cinéphile aujourd’hui, je dirais que contrairement aux autres, le cinéphile va évaluer, analyser le film en tant qu’œuvre d’art, selon des critères artistiques. Il ne va pas se contenter de donner son avis, de relever les incohérences techniques ou scénaristiques. Le cinéphile s’intéresse d’abord et avant tout à la mise en scène du réalisateur. Une mise en scène au service de son propos et de sa vision du monde.

Thibault Benjamin Choplet

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