Gossip Girl, la revanche des prolo

(Cet article contient des spoilers majeurs)

Gossip Girl est une légende. Qui ose dire le contraire se voile la face. Après 6 saisons sur la CW, loin d’être le plus populaire des networks américains, la série diffusée pour la première fois en 2007 tire sa révérence en décembre 2012, après 121 épisodes. Alors qu’un remake vient d’être mis en chantier par HBO, plutôt habitué aux grosses productions qualitatives type Game Of Thrones ou Westworld, le choix de cette adaptation à venir par la chaîne interroge, aussi bien sur les raisons que sur la pertinence de faire un remake d’une oeuvre déjà mythique.

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Gossip Girl est, ce que beaucoup oublient, l’adaptation (très) libre des 17 tomes de la saga littéraire éponyme créée par Cecily von Ziegesar au début des années 2000. Si ce sont effectivement des romans pour adolescents, la version papier est beaucoup plus sombre que son adaptation télévisuelle. Dans les romans, les personnages sont à peu près tous accro à quelque chose. De véritables « dépravés » qui fument comme des pompiers, boivent et couchent tous entre eux ou presque. Impensable sur un network américain. Josh Schwartz et Stephanie Savage, à l’origine de l’adaptation pour le petit écran, ont donc mis beaucoup d’eau dans leur vin, tout en gardant l’esprit satirique de l’original.

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Différente, la série l’est aussi par de nombreux aspects de l’intrigue. Citons pêle-mêle les différences les plus importantes et/ou étranges. Dans les romans, Nate n’a rien d’un joli coeur, il déflore la moitié de Manhattan. Vanessa a les cheveux rasés et finit avec Dan, l’amour de sa vie, qui n’a qu’une relation anecdotique avec Serena. L’identité de Gossip Girl n’est jamais révélée. Serena ne revient pas à New York pour la santé de son frère mais parce qu’elle s’est faite renvoyer du pensionnat. Blair et Chuck ne sont pas ensemble, Chuck n’étant d’ailleurs qu’un sidekick minime que tout le monde déteste. Jenny est complexée par son énorme poitrine (d’où le choix plus que discutable d’avoir choisi Taylor Momsen pour l’interpréter). Dan est bisexuel. Eric n’est pas gay, il est même plus âgé que Serena et sort un temps avec Blair. Les parents sont quasiment inexistants, et bien d’autres différences encore… La série est donc comme vous le voyez une adaptation très très libre des romans de Von Ziegesar. Il n’en reste pas moins que Gossip Girl version TV aura su s’imposer avec les années comme l’un si ce n’est LE drama pour adolescents le plus emblématique de la télévision.

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Blair et Chuck, qui ne finissent pas ensemble dans les livres…

Les raisons de ce succès s’expliquent sans doute par l’exploitation faite du matériau d’origine. S’il est vrai que les scénaristes n’ont que très peu suivi la trame des romans, ils ont su s’en détacher avec panache pour livrer six saisons de péripéties dantesques, coups de Trafalgar et autres bassesses dans le milieu ultra privilégié de l’Upper East Side. Si l’on aime autant Gossip Girl, c’est que l’on y trouve la confirmation d’une illusion bien répandue, à savoir que les riches ont nécessairement une vie palpitante, pleine de secrets et d’aventures en tout genre. Gossip Girl assouvit notre désir profond de regarder de l’autre côté du rideau, de découvrir l’envers du décor d’une vie qui échappe au commun de mortels. Elle met en scène le fantasme de la vie trépidante des gosses de riches qui vont en limousine au lycée et boivent des martinis à l’intercours. Oubliant ou presque tout réalisme, à l’instar de Riverdale dans un genre bien à elle, Gossip Girl multiplie les péripéties plus folles les unes que les autres, en gardant comme fil rouge que, lorsqu’on est riche, tout est permis.

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Blair en stage (spoiler : elle ne fait pas le café)

Ainsi, sans surprise, des lycéens de quinze ans boivent du champagne à l’arrière de leur limousine, couchent à droite à gauche, sortent avec leurs professeurs, trouvent des stages chez Vogue, sortent avec des candidats au Congrès, fuient à Paris quand la vie leur semble insupportable, le tout dans les quartiers chics de la Grosse Pomme, coincés entre Central Park et la 5ème Avenue. La série, loin de se vouloir réaliste, met en scène de véritables caricatures de riches, dans un lycée où la hiérarchie se respecte, où la reine ne fait pas de la figuration. S’assoir au dessus de la reine sur les marches du MET à l’heure de la pause vous vaudra par exemple une humiliation publique, ce dont le petit-ami d’Eric fera les frais. Blair aura régné en tyran 4 ans durant sur les élèves de Constance, le pensionnat pour jeunes filles de Park Avenue, avant de laisser sa place à Jenny la prolo qui transcende la lutte des classes.

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De gauche à droite : Dan, Rufus et Jenny Humphrey (avant son virage gothique)

Car le vrai génie de Gossip Girl est là. Si cela n’avait été qu’une étude grossière et désordonnée des moeurs particulière de l’élite New Yorkaise, la série n’aurait pas duré. Comme l’adaptation n’avait pas repris le ton sombre des romans, il lui fallait accrocher le public d’une autre façon. C’est ainsi que jaillit l’idée de faire du garçon solitaire, Dan, la star de la série. Dans une démarche quasi marxiste, Gossip Girl met en place une fantastique lutte des classes où la famille Humphrey, originaire de Brooklyn, part à l’assaut de Manhattan. Jenny, Dan et Rufus vont chacun, à leur façon, prendre une revanche bien méritée sur ceux qui leur ont trop souvent marché dessus. Du moins, au début. Car le privilège est la pire des drogues. Après y avoir goûté, difficile de retourner à sa condition de prolétaire de l’autre côté du pont.

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Pour accentuer cette lutte, les scénaristes ont fait le choix de relocaliser la famille en dehors de Manhattan, à Brooklyn, alors que dans les romans les Humphrey habitent dans l’Upper West Side, autrement dit de l’autre côté de Central Park (ce qui est d’ailleurs plus logique car sinon pourquoi traverser la moitié de New York pour se rendre au lycée…). Brooklyn restant un quartier très prisé et très cher, la notion de pauvres est ici à nuancer. Les Humphrey ne sont pas pauvres, ils sont juste infiniment moins riches que les personnes qu’ils côtoient. En prenant le parti de cette famille, et surtout de Dan, la série accentue encore un peu la satire du microcosme qu’elle observe. A travers les yeux de Dan, on prend conscience de l’absurdité de la vie que mènent ces insupportables gamins, et comme si cela ne suffisait pas, le personnage de Dan en tirera un livre à succès dans la série. Gossip Girl est dès lors devenue « méta », un terme souvent utilisé pour faire joli mais qui prend ici tout son sens. Dan dénonce ce que la série dénonce, alors même qu’il est au coeur de ce système.

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Le roman écrit par le personnage de Dan

Mais Dan, Rufus et Jenny sont aussi l’exemple parfait de ce théorème bien connu des maraîchers : une pomme pourrie peut contaminer tout le panier. Et rien n’est plus pourri que le monde de l’Upper East Side. En voulant à tout prix se démarquer de ce monde, dans un effort titanesque pour s’y fondre malgré tout, la famille Humphrey va se perdre pour mieux se trouver. Finalement, Dan découvre que les riches sont aussi de vraies personnes, et qu’il s’entend bien avec la plupart d’entre elles, jusqu’à en épouser une. Jenny se prend au jeu de « c’est moi qui commande », avant de commettre l’irréparable en couchant avec Chuck, se faisant ainsi bannir de New York par la reine mère Blair (selon son souhait, comme le révèlera Dan dans le dernier épisode). Rufus quant à lui s’efface complètement derrière son amour de jeunesse qu’il retrouve et épouse, la matriarche Van Der Woodsen, l’impitoyable Lily. Lily dévorera Rufus à la manière d’une mante religieuse, lentement mais sûrement, de sorte qu’il deviendra le parfait époux, obéissant, cuisinant des pancakes le matin, jusqu’à l’affront de trop lorsque l’ex mari de Lily revient d’entre les morts. La lutte des classes se transforme petit à petit en fusion-acquisition, démontant et confirmant les préjugés des uns et des autres, dans une leçon de moral ambigüe qui nous apprend qu’en fait, aucun milieu n’est jamais vraiment pourri, seuls ceux qui y naviguent le sont.

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Lily Van Der Woodsen (Bass ? Humphrey ?), Serena et Nate

En cela, il était extrêmement judicieux de faire de Dan Gossip Girl, ce stalker online, ancêtre et père spirituel de nos pages « Spotted » qui aura fait trembler la jeunesse dorée de Manhattan des années durant. Beaucoup ont crié au scandale lors de la révélation, et c’est vrai qu’il y a des incohérences de taille que la série tente de justifier en trois phrases dans l’épisode final. Dan aurait-il vraiment pu balancer à tout New York que sa soeur venait de se faire déflorer ? Sans compter toutes les fois où il était matériellement impossible pour Dan de mettre les posts en ligne. Mais la série adopte une solution parfaitement cohérente sur le fond, n’en déplaise à tous ceux qui imaginaient que Dorotha, la gentille servante, était Gossipg Girl. Dan n’était rien ni personne avant Gossip Girl. Dans son paradoxe d’attraction/répulsion, il souhaitait être connu sans être assimilé. Quel meilleur moyen alors que de se mettre en scène, lui, le garçon solitaire, l’inconnu de Brooklyn ? Gossip Girl fut un tremplin formidable pour Dan qui accéda ainsi au coeur de la célibataire la plus courtisée de la ville, à savoir Serena. Rien de plus logique alors que ce soit Dan qui se cache derrière le maître des clefs.

Reste que ses amis lui pardonnent vite, très vite, lorsque son identité est révélée. Pire encore, Serena l’épouse, alors que Dan aura passé six saisons à faire de sa vie un enfer. Mais comme le rappelle très justement ce dernier, rien n’aurait été possible si tout le monde avait cessé de lui envoyer des ragots. Moment d’introspection pour la petite bande, qui réalise après six saisons d’angoisse à chaque fois que leur sonnerie retentissait, qu’ils n’ont été la cible de Gossip Girl que parce qu’ils le voulaient bien. La rumeur n’a de consistance que s’il existe des gens pour la propager. Une leçon tellement simple qu’il aura fallu six ans à nos protagonistes pour l’apprendre. Et Gossip Girl clôt ainsi à merveille son entreprise de renversement des forces : pendant tout ce temps, Dan, le gamin pauvre de Brooklyn, a eu plus de pouvoir sur l’Upper East Side que n’importe lequel de ces gosses de riches. Il a détruit des vies, des carrières, envoyé des gens en prison, fait rompre des couples, le tout sans lever les yeux de son téléphone. Une conclusion d’une logique imparable, et assez satisfaisante il faut bien l’avouer.

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L’ultime tour de force de Gossip Girl fut ainsi de nous passionner pour des personnages tous plus détestables les uns que les autres. Dan, le rêveur un peu niais, n’échappe pas aux critiques, loin de là. Blair, la vipère prête à tout pour réussir mais qui fait preuve aussi, souvent, d’une grande humanité. Chuck, le pervers narcissique, entretenant une relation toxique avec la jeune fille susmentionnée. Jenny, l’ambitieuse petite styliste la plus casse pieds de New York. Nate, l’imbécile heureux trop fier de son papa taulard. Georgina, la poufiasse déchue. Mais surtout, surtout, la famille Bass/Van Der Woodsen/Humphrey. Bart Bass, l’ex mari de Lily, fait croire à sa mort avant de revenir pour se venger, rejeter son fils et mourir. Lily, la patronne, qui multiplie les coups bas envers tout et tout le monde. Petit palmarès rapide : Lily signe un faux témoignage à la place de sa fille pour faire envoyer son professeur en prison et éviter que Serena ne soit renvoyée du lycée pour avoir coucher avec ledit professeur. Lily fait aussi emprisonner sa fille pour lui donner une bonne leçon. Lily divorce de Rufus quand son ex mari qu’on croyait mort revient en ville (il était riche, vous comprenez…). Lily démantèle la société de son beau-fils parce qu’elle le trouve nul, Lily fait interner ses deux enfants, les croyant accro à la drogue…. Une mère formidable somme toute.

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Lily et son énième mari, Bart Bass (revenu d’entre les morts)

Vient enfin le personnage central de toute cette entreprise, l’insupportable Serena Van Der Woodsen. Pleurnicharde, égoïste, niaise, amie déplorable, petite amie déplorable, manipulatrice, fainéante… les qualificatifs péjoratifs nous manquent pour le personnage le plus détestable de la série, interprété avec une nonchalance qui tient du génie par Blake Lively. Serena n’aura rien réussi dans sa vie, si ce n’est être la fille de sa mère. Elle clame soixante fois par épisodes avoir changé, mais retombe toujours dans ses travers. Et pourtant, on se passionne pour ses aventures, espérant la voir se prendre des murs autant que réussir. Serena Van Der Woodsen est sans doute le personnage le plus réussi de Gossip Girl, en cela qu’elle éveille comme peu avant elle des sentiments aussi forts que contradictoires.

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S. is back

Gossip Girl n’est évidemment pas exempte de défauts, bien au contraire. On pourrait citer tous les arcs narratifs mal menés quand ils ne sont pas totalement ridicules ou inutiles. Souvenez vous par exemple que Lily et Rufus ont eu un fils ensemble, pendant environ une minute. Celui-ci a ensuite disparu pour ne jamais revenir. Que dire de la résurrection de Bart, tour de passe passe scénaristique aussi grossier que navrant ? Ou encore tout l’arc narratif autour de la vraie/fausse cousine de Serena, Ivy, engagée par le père de Serena pour remettre la main sur l’héritage… Les intrigues plus que douteuses se sont multipliées, confinant bien souvent au ridicule, mais c’est aussi pour ça qu’on aime Gossip Girl. La série n’a pas peur de tirer sur Chuck dans une ruelle sombre de Prague avant de le faire soigner par un ange (français, Clémence Poésy) tombé du ciel. Elle n’a pas peur de marier Blair avec le prince de Monaco, rien que ça (intrigue de remplissage par excellence, puisque le Prince pliera bagage aussi vite qu’il était arrivé). Quand ce ne sont pas les intrigues qui sont douteuses, ce sont les personnages. Citons par exemple l’insipide Vannesa Abrams, capitale dans le livre, inutile dans la série, interprétée avec une fadeur sans nom par Jessica Szohr, ou Ivy Dickens, l’empotée, coup de grâce à cet arc déjà très en dessous.

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Gossip Girl nous pose aussi quelques petits problèmes moraux, que cristallise le personnage de Chuck. On oublie et pardonne trop rapidement à celui qui a tout de même tenté de violer Jenny puis Serena, puis qui a vendu les faveurs de sa petite amie Blair à son oncle en échange d’un hôtel. On constate aussi qu’après la révélation du seul personnage gay, à savoir Eric, celui-ci disparait totalement de la circulation, comme s’il en fallait un mais qu’il ne fallait pas le montrer. Tout va un peu trop bien pour les personnages, qui finissent tous par exceller dans leur domaine (l’écriture, la mode, le journalisme…), alors même qu’ils ne vont que très peu à la fac. A se demander même s’ils y ont déjà mis les pieds… La série est tarée, ambigüe, elle masque ses défauts sous une tonne de paillettes et une réalisation clinquante mais minimale. Elle glamourise la relation ultra toxique entre Chuck et Blair, à coup de rébus et de pactes de non-agression. La série navigue constamment entre une misogynie très (trop ?) premier degré et un féminisme presque incandescent. Lily en est à ce titre le plus bel exemple : elle est une femme forte, dirigeante d’entreprise, traitée comme un tyran par la série qui, sans doute effrayée par son audace, la relègue au rang de mondaine méchante. Gossip Girl marche sur la crête, à un cheveu d’être rétrograde, à un cil d’être progressiste. Sans la fâcheuse habitude des scénaristes à défaire leur entreprise d’émancipation féminine, elle aurait pu être un magnifique exemple du pouvoir des femmes. Mais non, celles-ci ont toujours besoin d’un homme, in fine. Comme Serena qui épouse son stalker, ou Blair qui épouse celui qui n’a pas hésité à la troquer contre un hôtel. Cela dit, on pardonne toutefois à la série ses nombreuses incohérences et autres bavures, comme on pardonnerait à un enfant qui a dessiné sur le mur, parce qu’au fond on sait qu’il ne pensait pas à mal. 

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Gossip Girl était en effet borderline, à sa façon, mais l’époque était aussi bien différente. Il y a fort à parier que la version 2020 préparée par HBO saura éliminer toutes ces petites imperfections pour en tirer la satire brillante et trash, féministe et mordante que l’on est en droit d’attendre pour une chaîne de cette envergure. En attendant, Gossip Girl première du nom reste un plaisir coupable à ne pas dénigrer, qui aura vu défiler nombre d’acteurs connus (Hillary Duff, William Baldwin, Sebastian Stan, Hugo Becker, Armie Hammer…), de guests improbables (Tyra Banks, Lady Gaga, Robyn…) et aura relancé pour de trop nombreuses années la mode du serre-tête. Gossip Girl, ses six saisons et son drama perpétuel sont tout ce dont vous avez besoin pour survivre en ces temps difficiles. Une série que Marx n’aurait sûrement pas reniée. 

Disponible en intégralité sur Netflix.

Mathias Chouvier

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