Voyez avec mon agent !

Qui n’a jamais rêvé de s’en remettre complètement à quelqu’un ? D’avoir une sorte de bonne fée à l’année ? Une sorte de conseiller d’orientation au quotidien ? Ça y est, je vous tiens ?

C’est le rôle que Sophie Barrois, Sibylle Dura et Méline Saint-Marc ont choisi d’endosser. Située au cœur du 10ème arrondissement, entre le Canal Saint Martin et la fourmillante place de la République, l’Agence Oz représente près de 250 comédiens et comédiennes, aspirants à voir « leur nom en haut de l’affiche ».

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Arrivées dans le milieu, de leur propre aveu, « par hasard », elles associent leur force depuis près de 10 ans pour faire vivre les carrières de leurs talents. Au- delà de leurs liens affectifs, c’est leur complémentarité qui frappe quand on les voit travailler, se concerter, se conseiller, s’épauler dans un métier que l’on sait hautement concurrentiel.

La fonction d’agent, ou impresario pour les puristes, est née au cœur des opéras italiens du XVII ème siècle et désignait celui chargé de l’organisation matérielle d’un spectacle, du choix des acteurs à celui des costumes. Parfois durement dépeint en raison de l’intransigeance qui pouvait le caractériser et qui inspira à Mozart « Der Schauspieldirektor », l’impresario menait donc cette grande entreprise, impresa en italien, qu’est le spectacle vivant. Aujourd’hui, et face à la profonde évolution du métier qui s’est adapté à la naissance du cinéma, il reste de l’impresario cette capacité, cette aptitude à dénicher puis faire émerger les nouveaux talents. De la naissance à la sortie en salles d’un film, l’agent suit son comédien tout au long du processus et entre en contact avec tous les maillons de la chaîne de production et de réalisation.

 

Avant de commencer notre plongée dans ce milieu aussi fantasmé que secret, un petit détour juridique s’impose (on ne se refait pas). Assez étrangement, le métier d’agent est interdit dans certains pays comme en Belgique où le législateur le voit comme un dérivé du proxénétisme ce qui pousse beaucoup d’acteurs belges à se tourner vers des agences françaises. Chez nous, la législation a connu un tournant plus libéral avec l’ordonnance du 17 décembre 2015 qui supprime le registre national des agents artistique. Désormais, ce mandat à titre onéreux, à caractère commercial, est exclusivement soumis aux prévisions des articles l. 7121-9 et suivants du Code de Travail, quelque peu sibyllins sur la question : seulement 8 articles régissent la profession et parmi eux, l’article l. 7121-9 qui prohibe le cumul de la profession d’agent avec celle de producteur d’oeuvres cinématographique ou audiovisuelles, ce qui est facilement compréhensible.

« L’activité d’agent artistique, qu’elle soit exercée sous l’appellation d’impresario, de manager ou sous toute autre dénomination, consiste à recevoir mandat à titre onéreux d’un ou de plusieurs artistes du spectacle aux fins de placement et de représentation de leurs intérêts professionnels.

Un décret en Conseil d’Etat fixe les modalités du mandat écrit visé au premier alinéa et les obligations respectives à la charge des parties.

Nul ne peut exercer l’activité d’agent artistique s’il exerce, directement ou par personne interposée, l’activité de producteur d’œuvres cinématographiques ou audiovisuelles. »

Au 32 rue Yves Toudic, chacune ses techniques pour parvenir à obtenir le meilleur pour son poulain. Tandis que Sibylle préfère l’humour, Méline privilégie le calme et l’écoute. Sophie quant à elle arpente les couloirs au détour d’un éclat de rire. Mais c’est sans compter sur leurs rapports privilégiés avec les productions et les directeurs de casting que la magie opère. Car leur métier repose en partie sur la collaboration étroite qu’elles entretiennent avec leurs différents interlocuteurs mais aussi sur leur sens du détail et leur manière de mettre des visages sur quelques lignes de description de personnages.

 

Comment avoir un agent ?

Il faut d’abord rejoindre son équipe ce qui n’est pas chose aisée au vu du nombre de comédiens et comédiennes qui souhaitent se faire accompagner ou qui le sont déjà. Certains préfèreront tenter l’aventure en solitaire mais d’autres, plus nombreux et nombreuses, considèrent plus sage de se faire assister dans leurs démarches. A cet effet, il faut se faire voir et être vu.

Il n’y a pas vraiment de méthode type : le plus souvent, l’artiste adresse un mail à l’agent de son choix en essayant de retenir son attention par un message original ou une bande démo bien montée. La technique du coup de téléphone à l’agence est aussi très employée mais peu efficace car trop intempestive. Il peut aussi l’inviter à l’une de ses représentations voire mieux, et même très original, tenter de tisser des liens autour d’un match de foot (inspiré de faits réels). Contre toute attente (et désolée pour ceux qui comptaient sur moi lol) le piston ne marche que très peu pour entrer dans une agence.

Et puis, il y a le fantasme, l’ascension presque par hasard après avoir été repéré au détour du rayon PQ (vide) de votre supermarché, d’un carrefour ou dans une rame bondée de métro. Inutile donc d’arborer quotidiennement et en toute circonstance votre mine d’artiste torturé pour espérer décrocher le graal, ça ne marche que très rarement. Un fantasme donc puisqu’en pratique, la réalité la plus proche de cette hypothèse est celle du talent « repéré » au détour d’un conservatoire de théâtre et contacté grâce aux fascicules très souvent envoyés aux agences pour justement provoquer ces rencontres. Ce coup de foudre artistique peut parfois tenir à un regard, une expression, qui ravira le cœur du détecteur de talents. L’important pour l’agent est de pouvoir imaginer un « après » au côté de son artiste. C’est tout au long de cet itinéraire commun que l’agent interviendra pour épauler son et parfois le rappeler à son projet initial ou au contraire l’emmener vers un ailleurs plus adapté aux circonstances du métier.

 

Pourquoi avoir un agent ?

L’accompagnement est multiple. Instinctivement, on pense d’abord à l’accompagnement juridique : en effet, l’agent vérifie que les clauses du contrat sont conformes à la réglementation et notamment aux différentes conventions collectives qui régissent le métier, puis aux intérêts plus spécifiques de son talent au regard des contraintes économiques de la société de production avec laquelle il négocie et des contraintes du comédien. Il s’assure par exemple que deux tournages ne se chevauchent pas en précisant des dates. Pour les films à petit budget ou ceux où l’égalité salariale est privilégiée, la marge de négociation est fatalement plus restreinte. Autre clause dont on ignore souvent l’existence dans le commun des mortels, celle de post-synchronisation car oui, désolée de briser vos rêves, beaucoup de scènes nécessitent un enregistrement en studio pour s’épargner des bruits intempestifs (comme une porte qui grince, le passage d’un avion, ou une forte toux) qui selon les cas, peut être rémunérée.

Il peut aussi être plus psychologique car le découragement n’est jamais loin : rares sont ceux qui arrivent à l’étape supérieure du casting, les fameux « call-backs » et il faut savoir gérer l’abattement. Dans un autre registre, certain.e.s frôlent le surmenage et, en perte de repères, comptent sur leur agent pour les aiguiller. Ces rapports sont vecteurs d’une forme d’intimité qui forge cette relation si particulière. Entre l’amitié et la pure relation de travail, même si l’amitié supplante souvent la relation de travail, l’agent doit souvent naviguer entre son rôle de professionnel et son affect, ce qui peut se révéler périlleux.

Il faut aussi composer avec les enfants acteurs et leurs parents : l’agent est d’autant plus vigilant puisqu’en plus d’introduire l’innocence dans ce milieu ô combien complexe, il arbitre les envies de l’enfant et celles de ses parents. Il veille par exemple à ce qu’un enfant premier rôle dans un long métrage ait son nom à une place correcte dans le générique et ne soit pas lésé sous prétexte qu’il n’est qu’un enfant face à des figures du cinéma.

Enfin, et principalement l’agent gère l’emploi du temps et la rémunération du comédien. Très concrètement, chaque jour, l’Agence Oz gère des annonces de casting qui en quelques lignes, brossent un personnage recherché. C’est là que tout commence : en quelques minutes, Méline, Sophie ou Sibylle imaginent le talent qui correspond le plus au rôle et le propose au directeur de casting. Si l’artiste décroche le rôle, c’est le début de la négociation pour le cachet calculé brut, par jour de tournage. A ce cachet peuvent s’ajouter le défraiement pour les tournages en Régions ou des clauses d’intéressement.

Selon la loi, l’agent touche au maximum 10% de la rémunération journalière brute de son artiste mais attention, petite finesse, ces 10% sont déboursés en plus par la société de production qui emploie l’acteur et ne sont pas prélevés sur le cachet final du comédien. C’est ce qui fait toute la subtilité de la profession dans notre pays : le comédien ne rétribue pas directement son agent pour ses services. L’absence d’interdépendance directe entre le revenu du comédien et celui de l’agent permet de préserver une relation de confiance mutuelle. Il est certes important que l’agent défende au mieux les intérêts de son artiste qu’il espère voir le plus tourner possible mais, comme il n’y a pas de lien de subordination : chacun.e reste maître de ses volontés ! Comme il n’est pas directement rémunéré par son comédien, il n’existe entre lui et son comédien aucune relation à proprement financière. Chacun garde ainsi son autonomie

 

C’est comme dans « Dix pour cent » ?

Je vois déjà votre moue inquisitrice « Mais alors Kenza, est-ce que c’est vraiment comme dans Dix pour cent » ? Oui et non. Evidemment, ce qui va suivre n’engage que moi et se fonde sur une expérience très personnelle donc libre à vous de vous faire votre propre idée de la profession.

C’est un métier qui ne connaît pas les congés : l’agent ne compte pas ses heures et essaye de se rendre disponible pour son talent ce qui peut parfois être éreintant, surtout quand l’artiste n’est pas très coopératif, notamment quand il part en vacances sans prévenir et qu’il faut adapter les créneaux de rendez-vous à la dernière minute, ce qui heureusement n’arrive que rarement car la plupart ont bien conscience de la chance qu’ils ont d’être représentés. Le « terrain » est très présent dans la série pour des raisons scénaristiques : en réalité, il est moins courant que les agents accompagnent leurs acteurs sur les plateaux (peut-être pour leur rendre une visite impromptue mais rarement pour gérer deux tournages qui se chevauchent comme ce pauvre Gabriel, agent d’Isabelle Huppert). Il est pour autant presque systématiquement invité au avants-premières et « projection-équipe » (et pour y être allée, quel bonheur de se sentir comme une petite « privilégiée »). Si un agent en début de carrière passera beaucoup de temps au théâtre et sur les plateaux pour constituer son vivier de talents, il est aussi d’usage qu’il se rende sur le plateau quand son comédien a un rôle important.

Les artistes caractériels, vite stigmatisés, se rendent rapidement compte qu’ils n’ont pas vraiment le « bon » comportement puisque tout ce métier repose sur le travail d’équipe et le sens du contact : un comédien sympathique, à l’écoute des remarques, ouvert à la critique aura plus de chances d’être rappelé qu’une personne obtuse (vous ne saviez pas que c’était la féminin d’obtus, avouez), moins agréable sur le plateau de tournage. Côté agent, il faut être doté d’une grande diplomatie pour préserver les égos et s’adapter aux nombreux changements de dernière minute.

Par ailleurs, j’ai trouvé que la série caricaturait un peu trop la relation entre l’agent et son talent qui, à mon sens, est présentée comme très superficielle, alors que la réalité est toute autre. L’humain est au coeur de ce métier et d’autant plus quand il s’agit d’accompagner quelqu’un vers la réalisation de sa vocation ou de son rêve d’enfant. Méline, Sophie et Sibylle prennent vraiment à coeur de soutenir leurs talents, surtout ceux et celles qui débutent. J’ai trouvé que leur démarche était fondamentalement désintéressée à l’inverse de ce que peut laisser entendre la série : pour elles, ce qui compte, c’est le bien être de la personne qu’elles représentent même si cela implique de refuser un rôle (car oui, ça arrive) ou une audition. Et c’est ce qui donne toute sa particularité à cette profession qui n’a de commercial que la qualification juridique.

Pour finir, je crois que malgré les efforts de la série, rien ne remplace l’immersion. Ce stage m’a permis d’aller au delà de cette bonne couche de paillettes malheureusement trompeuse qui enveloppe la profession. Pour celles et ceux qui souhaitent s’y piquer, je ne peux que recommander de se frotter au métier pour être sûr.e de se lancer.

L’accueil qui m’a été réservé pendant ces quelques mois m’a réconciliée avec le concept même de stage : je remercie les comédiens et comédiennes, directeurs/trices de casting et leurs assistant.e.s, et les producteurs (que j’ai certes moins côtoyés) d’avoir été aussi agréables mais surtout Méline, Sophie, et Sibylle (et Léonie, ma fidèle comparse de bureau qui ira loin) de m’avoir permis de découvrir leur quotidien, toujours avec beaucoup de patience et d’écoute (malgré mon débit de parole parfois hors de contrôle). Merci de m’avoir permis de réaliser ce petit rêve d’ado et de m’avoir fait confiance. (Et grosse grosse pensée à toute la profession dont la vie doit être bien tristement à l’arrêt en ces temps si étranges et qui mérite d’être soutenue car « la culture, impossible de faire sans »).

Kenza El Meliani

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