Cinq films de Jia Zhangke à voir pour comprendre la Chine contemporaine

Avec la pandémie du Covid-19, les yeux du monde entier se sont tournés vers la Chine et particulièrement vers Wuhan et sa province dont l’essor économique et industriel est représentatif de l’évolution du pays au cours du dernier siècle. Occasion parfaite pour se plonger dans l’œuvre d’un des plus grands réalisateurs chinois : Jia Zhangke, qui s’est précisément attaché à dévoiler toutes les facettes d’une Chine urbanisée hâtivement, le quotidien des classes populaires et le poids du pouvoir communiste. J’ai donc choisi de vous parler de cinq films qui jalonnent sa carrière et éclairent les aspirations et les contradictions d’un pays soumis au pouvoir dictatorial d’un parti.

Ses films pourront rebuter les adeptes de longs métrages d’action, par leur lenteur et leur proximité parfois avec le documentaire. Jia Zhangke peint de grandes toiles dont l’ensemble est autant voire plus important que les personnages qui le peuplent. C’est aussi la réalité d’un peuple habité par l’idée du collectif et la difficulté des Chinois à faire valoir leur propre destin.

 

Xiao Wu, artisan-pickpocket (1997) : le premier long métrage

Xiao Wu est un pickpocket de Fenyang, dans la Province du Shanxi, où a grandi le réalisateur lui-même. Alors que le gouvernement chinois durcit drastiquement sa politique répressive en introduisant un nouveau code pénal, que ses anciens amis voyous se refont en entrepreneurs, Xiao Wu refuse de changer de vie. Nostalgique, il erre dans les rues de sa ville chérie, regrettant ses anciens amis et la facilité de son ancienne vie. Il tente de nouer des liens avec une prostituée qui s’éprend de lui et lui apprend le karaoké. De se réconcilier avec sa famille de paysans qui est restée dans la campagne misérable. Mais un fossé le sépare des autres. A bien des égards, ses pérégrinations nous rappellent celles d’un Holden Caulfied. Xiao a l’âme d’un enfant qui refuse de grandir, en rébellion contre sa condition et contre le monde entier.

Le réalisateur chinois met à l’écran des petites vies qui jusqu’alors n’avaient pas droit de cité : les pickpockets, les prostituées de bars à karaoké qui rêvent de devenir actrice, les petits vendeurs de cigarettes. Sans misérabilisme ni ostentation, il filme leurs états d’âme, leur quotidien.

Premier long métrage de Jia Zhangke, tourné en douze jours seulement alors que le réalisateur était encore étudiant, Xiao Wu, artisan-pickpocket est finalement sélectionné pour le festival de Berlin et connaît un succès international qui lance la carrière du cinéaste, mais le compromet également avec les autorités chinoises.

Xiao Wu

Disponible en VOD sur la cinetek

 

Platform (2000) : le film underground

Deuxième film de Jia Zhangke, tourné clandestinement, Platform n’a pas pu être distribué normalement en Chine. La critique politique est d’autant plus éclatante.

Débutant en 1979 pendant la révolution culturelle et s’achevant dans les années 1990, Platform parcourt les décennies charnières de la Chine contemporaine, en suivant le quotidien d’une troupe de comédiens musiciens. Alors qu’on peut d’abord les voir jouer une pièce naïve à la gloire de Mao tandis que dans les rues ont encore lieu des exécutions publiques et que porter des pantalons « pattes d’éléphant » est un geste de rébellion, peu à peu le rock et la techno acquièrent le droit de monter sur scène. En quelques années le pays est le théâtre d’une libéralisation économique et culturelle sans précédent.

Cependant la libération sociale et sexuelle ne suit pas. Si la contraception et l’avortement sont encouragés pour soutenir la politique de l’enfant unique, les relations de couples demeurent soumises au poids du regard collectif, et au contrôle de la police. Il n’y a aucune place pour l’intime dans la société collectivisée. Le pessimisme du réalisateur transparaît à travers les plans larges qui refusent catégoriquement à ses personnages toute intimité, toute individualité.

Le titre Platform fait écho à une chanson populaire, dans laquelle un homme attend en vain sur le quai l’objet de son amour. La solitude amoureuse des jeunes Chinois est aussi celle de cette génération qui a vu tant de changements mais qui n’en goûte pas la saveur. Dans un très beau plan, la troupe s’élance derrière un train traversant le désert, indifférent à leur sort. Le pays est en chantier permanent, comme les rues de Fenyang mais cette fièvre modernisatrice laisse derrière elle les aspirations personnelles. L’appel d’air créé par l’évolution politique laisse place à la déception : les aspirations de la jeune génération ont été étouffées par les considérations matérielles. Un seul espoir, suivant la recommandation que fait à sa cousine de la ville ce jeune rural illettré qui s’est résigné à travailler à la mine : « Fais des études et ne reviens jamais. »

Platform

Disponible prochainement en VOD sur la cinetek

 

Still Life (2006) : la consécration internationale

Le projet pharaonique du barrage des Trois Gorges a fait couler beaucoup d’encre dans les années 2000. Avec pour but d’alimenter la plus grosse centrale hydroélectrique du monde, sa construction a été à l’origine du déplacement de plus d’un million huit cent mille habitants et de la destruction de quinze villes et cent seize villages. Manifestation éclatante de la volonté de modernisation à marche forcée chinoise et de rénovation urbaine, thème cher à Jia Zhangke.

C’est ce bouleversement qui est au cœur de Still Life. Le personnage principal, un mineur originaire d’une province du Nord, arrive, après un long voyage, à Fengjie afin de retrouver une ancienne connaissance, avec pour seul indice son adresse écrite sur un papier. A cette adresse, rien que de l’eau : ce quartier a depuis longtemps été englouti par le réservoir du barrage. Han Samning s’installe alors dans cette ville vouée à disparaître, pour continuer sa recherche, employé sur les chantiers de démolition.

Comme le jeune Gu Xiaogang (voir notre excellent article sur son non moins excellent premier film Séjour dans les Monts Fuchun), Jia Zhangke privilégie les plans séquences qui dévoilent le paysage à la manière de la lecture de rouleaux traditionnels. La vallée des Trois Gorges se déploie sous nos yeux et les personnages et leurs aspirations paraissent minuscules. Au panorama magnifique formé par la rivière Yangtze et les montagnes qui l’entourent, se superposent des immeubles en ruines à perte de vue. Le cinéaste s’autorise même des envolées surréalistes. Cette vision sublime est le décor d’une histoire émouvante de destins croisés où les différentes classes sociales se distinguent mais sont unies par la même quête d’amour.

Lauréat du Lion d’or de 2006, Still Life offre une consécration internationale et nationale à Jia Zhangke. Succès qui sera confirmé par tous ses films ultérieurs, tous présentés à Cannes et en compétition pour la Palme d’or.

Still life

Disponible en VOD sur arte et universciné

 

Au-delà des montagnes (2015) : le point d’orgue

Avec toujours pour cadre les bouleversements de la modernisation chinoise, Au-delà des montagnes est plus centré sur la vie sentimentale de ses personnages. Ce film-ci est plus ample que les précédents. Il laisse se succéder les générations de 1999 à 2025 et s’étend de la province de Shanxi jusqu’à l’Australie où émigrent les nouveaux riches déracinés.

Le point de départ est un triangle amoureux entre des amis d’enfance, un duel inégal entre un ouvrier mineur et un propriétaire entrepreneur. Le choix de la sécurité matérielle au détriment de son cœur scelle le destin de la jeune femme. Comme hantée par ce sacrifice amoureux initial, sa réussite sociale ne parvient pas à combler sa profonde solitude.

Les trois anciens amis sont séparés par la vie, à trois strates de la société, irréconciliables. Un mineur contraint à la charité pour se soigner, une femme riche et émancipée, un homme d’affaire véreux contraint de quitter son pays natal. Le fossé se creuse aussi entre les générations. On y voit un fils parler à un son père en utilisant google translate, chercher à retisser un lien, à travers l’apprentissage de la langue de ses parents, avec sa culture et ses origines.

Reprenant les thèmes déjà chers à Jia Zhangke et les portant à leur apogée, Au-delà des montagnes apparaît comme un point d’orgue dans la carrière du cinéaste

Au-delà des montagnes

Disponible en VOD sur filmoTV, universciné, mytf1, canal, arte.

 

Les Éternels (2018) : le film noir

Débutant comme un film de gangster assez classique, Les Eternels ne cesse ensuite jamais de nous emmener là où on ne s’y attend pas. Alors que A touch of sin (2013, prix du scénario à Cannes) narrait cinq faits divers sanglants, le milieu de la pègre est ici le point de départ d’une histoire d’amour et d’abandon. Jia Zhangke laisse de côté la fascination pour la violence et le lieu commun des récits de vengeance pour livrer une œuvre profondément humaine. Le destin d’une femme, Qiao Zhao – incarnée par Zhao Tao, femme et muse de Jia Zhangke depuis Platform – en est le fil directeur.

En couple avec le chef de la Pègre de Datong, ville du Shanxi, Qiao règne sur son petit monde et veille sur son père, un mineur qui vit dans la peur d’une émigration forcée dans une région pétrolière. Leur tranquillité n’est que de courte durée. « Les gens comme nous se font tuer tôt ou tard » la prévient son amant mafieux. Sacrifice, trahison, course-poursuite : le cinéaste adopte les thèmes du film noir et les intègre à son monde. On y retrouve ses obsessions que sont la désindustrialisation, l’émigration, la rénovation urbaine et le barrage des Trois Gorges, comme éléments d’un tableau éminemment romantique.

Les Eternels

Disponible en VOD sur arte, filmoTV, universciné, mytf1, orange, canal.

 

PS : Je ne peux pas résister à l’envie de vous recommander également de voir ou revoir un autre film romantique centré sur la pègre chinoise : le très esthétique Lac aux oies sauvages de Diao Yinan, sorti cette année, dont l’intrigue se déroule précisément dans la mafia des bas-fonds de Wuhan.

 

Rosalie Thonnérieux

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