Mémoires de nos pères : la figure du héros selon Eastwood

C’est l’histoire d’une supercherie. Une supercherie orchestrée avec brio et entretenue avec habileté. Mais c’est aussi l’histoire d’une fraternité à toute épreuve entre les rangs armés de soixante-dix mille Marines tandis qu’ils s’apprêtent à prendre l’île d’Iowa Jima dans l’archipel japonais en mars 1945.

Alors que la victoire est proche, les soldats érigent un drapeau étoilé au sommet de l’île, sur le mont Suribachi. À la demande d’un haut gradé (qui souhaite garder le premier drapeau en guise de « tribut »), six autres soldats plantent un second drapeau, sont immortalisés dans un célèbre cliché et deviennent malgré eux des héros. De retour au pays pour une campagne de soutien à l’armée (la chasse aux dons du contribuable est lancée), trois des six soldats de la photographie ayant survécu sont confrontés à leur conscience et revivent des épisodes de la bataille d’Iwo Jima, cela au travers de flashbacks qui ne lésinent pas sur les images de corps déchiquetés par les obus et les mitraillettes. Alors que les publicitaires et communicants de l’armée américaine lancent une campagne auprès de la population afin de soutenir les combats, les trois hommes deviennent rapidement les acteurs d’une propagande jouant sur l’image du héros, figure dans laquelle aucun ne se reconnaît…

 

L’hypocrisie américaine

Inspiré de faits réels, le film de Clint Eastwood, toujours aussi engagé, suit le parcours de ces trois soldats, qui ne se reconnaissent aucunement dans l’image que les médias et le public tentent de leur accoler.

La critique majeure du film n’est pas spécifiquement à l’égard de la guerre, mais plutôt sur la façon dont la société américaine aliène ces « héros d’un jour », les faisant basculer du tout au rien, de la lumière à l’ombre (thématique également exploitée par Eastwood dans son dernier long-métrage, Le cas Richard Jewell). Acclamés au moment des événements, les trois hommes sont peu à peu oubliés, laissés sans emploi, voire sans domicile. L’un des membres du trio, Ira « Chef » Hayes, Américain natif sera vite reconsidéré comme un « indien » quelconque avant de retourner vivre dans sa réserve. Un autre, René Gagnon, qui aurait pu être qualifié pour de nombreux postes, est ostracisé et finit gardien d’immeuble. Tant de destins brisés alors qu’ils ont servi et protégé leur nation. Ce qui nous fait poser de nombreuses questions, aussi bien sociales qu’historiques : comment peut-on sciemment laisser des hommes, qui se sont battus pour leur pays, dans une situation plus que précaire et souvent en état de stress post-traumatique ? Mais aussi : n’est-ce pas toujours le cas au XXIe siècle ?

Prenez l’exemple d’American Sniper (tiens, encore un film de M. Eastwood) sorti en 2014 : toujours ce thème du héros, loué un jour, oublié le lendemain. Un basculement de situation qui semble quasi systématique pour ces hommes revenus brisés du front, de quoi nous vacciner de toute envie d’être un jour porté aux nues.

Mais concrètement, qu’est-ce qu’un héros ? Ce statut existe-t-il même réellement ?

 

La figure du héros : un mythe de cinéma ?

« Heroes are something we create. Something we need. » (« Les héros sont quelque chose que nous créons. Quelque chose dont nous avons besoin. »). Cette phrase prononcée en voix off au moment de l’épilogue du film illustre ce qui créait le conflit interne des soldats au retour de la guerre : se comporter en héros sans avoir l’impression d’en être un. Le public a besoin de figures héroïques, de modèles : pour être rassuré ? Pour avoir quelqu’un sur qui compter ? Tout ce que l’on doit comprendre ici est que ces hommes n’ont cherché ni la gloire, ni la reconnaissance. La plupart diront qu’ils n’ont fait qu’éviter les balles et rendre les coups à leurs adversaires. Les autres garderont le silence.

Le narrateur de l’épilogue, le fils de l’un des trois « héros », dit alors cette phrase qui paraît lourde de sens pour quiconque aurait été confronté au danger aux côtés de ses amis :

« They may have fought for their country but they died for their friends. » (« Ils se sont peut-être battus pour leur pays mais ils sont morts pour leurs amis. »)

Ou comment la solidarité entre des hommes sera toujours plus forte que la gloire et la célébrité de pseudos « héros ».

 

Philippine Bouilly

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