Pourquoi Cats ne méritait pas tant de haine

Sorti en France et partout dans le monde courant décembre 2019, Cats, réalisé par Tom Hooper, est unanimement salué comme un retentissant échec, aussi bien critique que public. Nommé dans à peu près toutes les catégories possibles aux Razzie Awards, les Oscars de la honte, Cats ne reste à l’affiche qu’une petite semaine en France, et ne rapporte que 75 millions de dollars pour un budget estimé à 90 millions. A l’échec critique s’ajoute donc une perte d’argent considérable pour la production. Pire encore, le film repart en post-production après sa sortie, une première dans l’histoire du cinéma, pour perfectionner ses effets spéciaux moqués. Alors, Cats est-il un aussi mauvais film que s’accordent à le dire les critiques et le public ? Ou était-il simplement en avance sur son temps comme bien d’autres avant lui ? Tentative de réponse avec cette critique purement subjective.

Cats est l’adaptation live d’une comédie musicale célébrissime, reprise des dizaines de milliers de fois dans le monde, créée et composée par Andrew Lloyd Webber en 1979, compositeur non moins célèbre à l’origine de quelques unes des plus grandes comédies musicales de Broadway, telles que Jesus Christ Superstar, Evita, Le Fantôme de l’Opéra et donc Cats. Cette comédie musicale s’inspire elle-même d’un recueil de poésie du britannique T.S. Eliot, intitulé Old Possum’s Book of Practical Cats. Et de quoi ça parle ? Eh bien grosso modo, une chatte abandonnée, Victoria, tombe sur une bande de chats de gouttière qui se font appeler les Jellicle Cats et qui la recueillent. S’en suit une nuit extraordinaire où Victoria découvre l’univers des Jellicle Cats, qui s’apprêtent à participer à un bal organisé par la matriarche, Deuteronome, qui se révèle être une sorte de concours de talent au cours duquel elle choisira un chat qui aura le droit à une nouvelle vie et s’envolera vers la Jellacosphère, une sorte de paradis pour les chats. Problème, un vilain matou essaye de mettre la main sur le concours pour gagner cette nouvelle vie. Plutôt absconse, l’intrigue n’est pas aidée par les noms ubuesques des personnages, tels que Mistoffelees, Munkustrap, Mungojerrie, Skimbleshanks, Rum Tum Tuggere ou encore Carbucketty. Le tout donne la sensation que Lloyd Webber était probablement sous LSD lorsqu’il a écrit cela.

Pour avoir eu la chance (ou pas) d’assister à une représentation live de Cats à Londres lors de sa reprise en 2014 (avec Nicole Scherzinger, Mme Pussycat Dolls, dans le rôle clef de Grizabella), j’étais déjà au fait de l’intrigue biscornue et de l’univers décalé dans laquelle le film allait nous entraîner. Car celui-ci fait preuve d’une fidélité assez remarquable au livret d’origine. Il y avait ici tout à craindre, tant Tom Hooper avait par le passé massacré Les Misérables dans son film de 2012. Ici, le réalisateur reste fidèle au matériau d’origine, peut-être un peu trop pour son propre bien.

En effet, dans la comédie musicale d’origine, on voit sur scène des acteurs grimés en chats. Logique, la science n’ayant pas encore permis à l’Homme de se transformer en animal. Hooper fait le choix, audacieux ou suicidaire, de conserver cet antromorphisme dans son film, à grand renfort de CGI, partout, tout le temps. Et c’est cette apparence humaine qui, la première, provoque le malaise profond du spectateur. Il est en effet hautement perturbant de voir des humains donc, avec un pelage, mais un visage d’humain, à quatre pattes par terre en train de laper du lait dans une soucoupe. Ou encore de voir Rebel Wilson faire un grand écart par terre pour jouer avec sa queue. Ou bien de voir Ian McKellen se lécher la main en permanence comme le ferait un chat. Objectivement, les effets spéciaux ne sont tout de même pas risibles et laissent entrevoir le titanesque travail effectué en post-production. Un membre de l’équipe témoignait d’ailleurs récemment des conditions de travail épouvantables en post-production, phase au cours de laquelle Hooper aurait traité l’équipe comme des esclaves, les forçant à dormir sur place pour terminer à temps, ou leur demander de regarder des vidéos de chat pour imiter à la perfection leurs mouvements (alors même que les chats ne dansent pas…). L’un d’entre témoigne aussi de sa tâche pour le moins rébarbative : effacer les anus de tous les chats du film, disgracieux sur les acteurs. Ambiance… (source : http://www.premiere.fr/Cinema/News-Cinema/Cats-un-technicien-evoque-le-cauchemar-de-la-post-production-du-film).

De ce point de vue, le film suscite rires et malaises dès les premiers instants. Ceci dit, il est intéressant de se demander quel autre choix s’offrait à Hooper : faire un film avec de vrais chats quitte à en sacrifier les parties dansées ou un film avec des humains déguisés qui n’aurait eu aucun intérêt ou presque ? Le réalisateur choisit un entre-deux compliqué, nécessitant une montagne d’effets spéciaux de pointe, et s’en sort avec une copie gênante mais honorable compte tenu de la charge de travail colossale. Ce qui n’empêchera pas le film de repartir en post-prod après sa sortie, une première dans l’histoire du cinéma donc.

Côté scénario, Cats souffre de la quasi impotence du matériau de base. En y restant très fidèle, Hooper dynamite ses effets narratifs pour ne livrer qu’une succession longuette de morceaux musicaux, sans réel enjeu dramatique donc puisque n’importe qui ou presque peut deviner qui sera le Jellicle Cat de l’année. Ceci dit, ce reproche devrait être adressé à Lloyd Webber plutôt qu’à Hooper, même si les conditions du théâtre, en particulier en matière de comédie musicale, font que les exigences narratives ne sont pas les mêmes qu’au cinéma. Hooper aurait pu, ou aurait du étoffer sa partition, ou à défaut réduire la durée de son film.

Oui mais voilà, il y a quelque chose dans Cats qui fait qu’on ne peut s’empêcher de l’apprécier. Premièrement, son côté embarrassant pique notre curiosité, et les rires provoqués se transforment assez rapidement en amusement devant cette anomalie boursouflée et kitsch. On s’amuse de voir Rebel Wilson jouer un chat comme elle jouerait un chauffeur routier dans une comédie potache. Une fois la gêne mise de côté, il est plutôt drôle de voir cette bande d’humains dans une position si peu naturelle, à quatre pattes, remuer leur queue en CGI et ronronner comme un mauvais imitateur. Mention spéciale à cette scène hallucinante où la bande des Jellicle se prépare à un festin dans une poubelle. Finalement, on ne sait pas s’il faut se moquer du travail de Hooper ou admirer son audace sans faille et sa foi inébrenlable en la magie du cinéma.

Deuxièmement, le casting est plutôt très réussi, et carrément XXL, ce qui évite de rajouter un mauvais jeu d’acteur à des visages déjà engoncés dans un costume virtuel de gros matou. Se donnent ainsi la réplique Idris Elba, Judy Dench, Taylor Swift, Rebel Wilson, James Corden, Jennifer Hudson, Ian McKellen et la petite nouvelle, Francesca Hayward, danseuse classique de profession. Mention très spéciale à Jason Derulo, ultra gênant dans le rôle de Rum Tum Tugger, nommé au Razzie du pire duo avec sa « bosse » effacée numériquement. Avec ce parterre de stars, le film évite le naufrage théâtral, en trouvant miraculeusement des acteurs qui parviennent à se frotter la tête les uns contre les autres tout en restant crédibles (car les chats ne s’embrassent pas voyons, mais chanter n’a pas l’air de poser problème).

Troisièmement, la partition. La musique sauve clairement le film ici. Et elle sauvait déjà la comédie musicale de base. Car si Lloyd Webber n’a pas un talent monstre en tant que scénariste, il est un compositeur hors pair, capable d’insuffler un véritable rythme à ses oeuvres. Ici, il propose quelques titres forts, portés par un casting solide et vocalement à la hauteur, excepté la voix maigrelette de Ian McKellen, dont on ne comprend toujours pas ce qu’il est venu faire dans ce bourbier. C’est encore Jennifer Hudson qui s’en sort le mieux, livrant une prestation du titre phare, Memory, tout simplement… mémorable. On vous remet sa performance juste ici, pour admirer sa voix et la magie des effets spéciaux (âmes sensibles, s’abstenir) :

Et enfin, à la surprise générale, c’est la réalisation que l’on se doit de saluer. CGI mis à part, Tom Hooper s’en sort franchement bien, avec une scénographie très travaillée et assez spectaculaire. De ce point de vue, Hooper transcende le matériau d’origine avec justesse et audace. Oui, c’est kitsch, oui, c’est chargé, n’est pas Damien Chazelle qui veut. Mais il n’empêche que l’on sent chez le réalisateur plus qu’une envie d’adapter Cats. Il se dégage de ce film une vraie passion pour les comédies musicales, genre de prédilection du cinéaste britannique, et plus encore pour Cats. Il y met de l’envie, du coeur, soigne ses plans, alterne les mouvements de caméra pour livrer des plans caméras à l’épaule surprenants mais pas dénués d’intérêt. C’est aussi une déclaration d’amour pour Broadway, son mauvais goût assumé et sa grandiloquence toute particulière. Hooper ne veut en aucun cas revisiter Cats, mais au contraire en faire une adaptation la plus fidèle possible, ce qui implique nécessairement de piocher aussi dans les défauts du style, que l’on peut résumer en une outrance forcée et baroque, un charme désué mais forcément attendrissant pour les amateurs du genre.

Et qui sait, nombre de films fortement raillés à leur sortie ont été ensuite reconsidérés par la critique et sont devenus cultes. Pour des raisons de compréhension comme Showgirls, ou de loufoquerie avant-gardiste comme The Rocky Horror Picture Show. Il se peut que dans quelques années, on se presse pour voir Cats dans des cinémas clandestins, histoire de goûter, sans s’y rendre, au kitsch de Broadway, au mauvais goût des effets spéciaux ou à ce livret si réussi. Cats est un OVNI, un film de coeur, maladroit et embarrassant, qui ravira probablement les amateurs du genre. Les autres n’y verront probablement qu’un gros navet, et ils n’auront pas entièrement tort.

Mathias Chouvier

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