Une Vie cachée : Malick is back

Terrence Malick. Si le seul prononcé du patronyme du pape du cinéma indépendant américain, voire mondial, a le don d’en émerveiller plus d’un, il en fait frémir beaucoup d’autres. Réputé pour la perfection de sa mise en scène selon certains comme pour la vacuité absolue de ses films selon d’autres, il est, contre toute attente, un cinéaste qui déchaine les passions. D’une timidité maladive, rien dans son comportement ne permettait de présager une telle polarisation des avis sur son cinéma, alors qu’elle résulte souvent pour bonne partie de la réputation plus ou moins sulfureuse du cinéaste. Autant l’admettre tout de suite, on est, pour notre part, complètement sous le charme du cinéaste texan qui propose un cinéma dont la poésie est la hauteur de la mise en scène : bouleversante. Après la Palme d’Or attribuée au formidable Tree of Life en 2011, ses quatre réalisations suivantes avaient reçu un accueil aussi bien critique que public des plus partagés. Il faut dire qu’A la merveille, Knight of Cups, Song to Song et Voyage of Time, poussant très loin les expérimentations métaphysiques, quasiment dépourvus de scénario, abscons au possible et menés à train de sénateur par une voix-off soporifique, avaient de quoi en décourager plus d’un.

Vous pouvez d’ailleurs retrouver notre classement ultime des films du Texan juste ici : https://sallesobscuresassas.wordpress.com/2018/11/27/malick-du-navet-au-genie/

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Déjà espéré sur La Croisette l’année dernière, quelle ne fut pas notre excitation lorsque nous apprîmes la sélection en compétition cette année de son nouveau film, faite avec la promesse d’un retour à une trame narrative plus présente. La promesse est effectivement tenue dans Une Vie Cachée, où l’on suit le parcours de Franz Jägerstätter, objecteur de conscience autrichien refusant de servir dans l’armée nazie au cours de la Seconde Guerre mondiale. Le scénario, qui pourrait apparaitre une nouvelle fois léger de prime abord, se met en réalité ici au diapason de la mise en scène. D’une subtilité incroyable, le spectateur perçoit parfaitement le dilemme du protagoniste, prêt à tous les sacrifices pour respecter ses valeurs morales qu’il place au-dessus de tout. En choisissant de raconter cette histoire jamais passée à la postérité, Terrence Malick nous interroge ici sur les oubliés de l’Histoire, en témoigne le titre du film. Comme a également pu le faire Roy Andersson cette année dans About Endlessness, le (très) long métrage nous incite à réfléchir sur ce que l’humanité retiendra. Les combats plus modestes valent-ils moins que les grandes luttes, sont-ils moins représentatifs de ce que nous sommes ? C’est le postulat contraire qui est retenu, le genre humain se nourrira bien plus de ces martyrs de tous les jours que de grands et longs discours.

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Que ceux qui exècrent la mise en scène si particulière du texan laissent une chance au film. Si l’on retrouve ici son style inimitable fait de plans de coupe, de personnages filmés en contre-plongée, de caméra flottante et d’une absence quasi-totale de dialogues au profit d’une voix-off, il ne tombe absolument pas ici dans l’auto-caricature qui le guettait dans ses derniers films. Plus encore, il innove même, en témoigne cette très marquante scène tournée en caméra subjective. De plus, elle bénéficie pour une fois, en plus de morceaux classiques préexistants, des somptueuses compositions de James Newton Howard qui, sans jamais verser dans le larmoyant, n’expriment bien plus qu’aucun dialogue pourrait le faire. De-là à dire qu’il s’agit du renouveau du metteur en scène, il n’y a qu’un pas que nous franchirons sans hésiter.

UNE VIE CACHEE - A HIDDEN LIFE (2019)

Pour être parfaitement honnête, il faut mentionner deux petits accrocs dans la quasi-perfection de ce film. D’abord, il est long, très long, trop long et, tout magnifique qu’il soit, il aurait gagné à être réduit de 20 à 30 minutes. Si ces 30 minutes raviront les amateurs de plans tous plus étourdissants les uns que les autres, ils rebuteront malheureusement sans doute ceux ayant plus de mal avec le cinéaste. En outre, pour une raison qui nous échappe, on ne l’espère pas commerciale, le film alterne à de nombreuses reprises entre l’anglais et l’allemand, ce qui a eu le don de déstabiliser.

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Ces petites coquilles évoquées, il reste qu’il s’agit là d’un des films les plus maitrisés du cinéaste, sublime en presque tous points et on voit mal comment il a pu repartir bredouille du dernier Festival de Cannes. S’il était compréhensible de laisser la Palme d’Or à Bong Joon-Ho qui n’avait encore jamais été palmé, on ne comprend pas pourquoi le film n’a pas obtenu le Grand Prix ou au moins le Prix de la mise en scène. Au-delà de ces querelles de trophées finalement peu intéressantes, on espère surtout que Terrence Malick poursuivra son repentir dans cette voie. Toujours aussi imprégné par la religion, il a présenté il y a peu son dernier long-métrage au Vatican et vient d’annoncer que le prochain sera consacré à la vie de Jésus. Finalement, le titre de pape du cinéma indépendant ne saurait effectivement mieux lui seoir.

Salles Obscures avait d’ailleurs placé Une Vie cachée dans le top 10 des meilleurs films de 2019 que vous pouvez retrouver juste ici : https://sallesobscuresassas.wordpress.com/2020/01/26/top-10-des-meilleurs-films-2019-par-les-membres-de-salles-obscures/

Pierre Barthélemy 

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