L’Adieu, ou comment finir en beauté

Bonnes résolutions obligent, cette année 2020 sera placée sous le signe de l’honnêteté. Ce qui conduit à commencer cet article par une confession. Le synopsis et la bande annonce de L’Adieu (The Farewell en anglais) ne nous avaient pas plus enthousiasmés que l’annonce du menu du midi à la cantine. Au contraire, on s’attendait plutôt à un énième long-métrage tire-larmes et bien-pensant comme il en fleurit chaque année en cette saison pour glaner les récompenses décernées par les vieillards croulants de l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences (on en veut pour preuve Green Book, Bohemian Rhapsody et consorts, tous d’une fadeur plus insupportable les uns que les autres). Faute avouée à moitié pardonnée, on admettra donc d’emblée que ce n’est absolument pas le cas du film dont il est question ici ; on s’efforcera de finir de racheter notre faute dans ce qui va suivre.

 

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L’Adieu narre la réunion d’une famille chinoise éclatée à travers le monde à Changchun, ville du Nord-Est de la Chine. Prétextée par le mariage d’un des petits-enfants, cette réunion sert en réalité d’adieu à la doyenne de la famille, qui est la seule à ne pas savoir qu’elle est atteinte d’un cancer du poumon en phase terminale. Il est probable que nous ne soyons pas les seuls à avoir tiqué en lisant un tel synopsis. Cela sentait d’avance les quiproquos faciles et la morale à trois francs six sous. Et pourtant, pas un seul de ces écueils n’est à déplorer dans le deuxième film de Lulu Wang. Au contraire, partant de ce qui pourrait ressembler au scénario d’un mauvais téléfilm, l’œuvre se veut beaucoup plus profonde et propose une véritable réflexion sur l’acceptation de la mort dans notre société moderne. Fruit d’une coproduction sino-américaine, le film oppose, à travers des personnages d’éducation radicalement différente, la conception de la fin de vie en Orient et en Occident. Il permet ainsi de remettre en question l’approche individualiste que l’on en a en Occident : si l’on cherche à cacher sa mort prochaine à la doyenne c’est pour que les différents membres de la famille s’en partagent la charge, la libérant par là-même de ce qui pourrait assombrir ses dernières semaines.

 

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Malgré un sujet aussi lourd, le film n’est jamais obséquieux. D’une sobriété exemplaire, la mise en scène y contribue largement. Si l’on discute tout au long du long-métrage de la mort, on ne suffoque pas non plus dans un pathos à outrance. Au contraire, les efforts de ses membres évitant la révélation, on ne voit souvent qu’une famille heureuse de se retrouver au complet alors que cela n’était pas arrivé depuis des années, et ravie de partager des moments ensemble. On se plait à découvrir une culture qui nous est, pour beaucoup, étrangère et on rit souvent en même temps qu’eux. Cela est grandement dû à la performance des acteurs, notamment celle de Zhao Shuzhen, mais surtout celle d’Awkwafina. Déjà aperçue dans Ocean’s 8 et Crazy Rich Asians, elle crève l’écran dans son rôle de chinoise trentenaire trop longtemps émigrée aux Etats-Unis, au point qu’elle n’en arrive plus à saisir les coutumes de sa propre famille. Après son Golden Globe de meilleure actrice dans une comédie, on ne peut qu’espérer qu’elle repartira avec l’Oscar de la meilleure actrice : ce ne serait là que justice tant elle est impeccable dans ce rôle.

 

Pour toutefois nuancer nos louanges, il faut admettre que l’on ne tient pas là le film du siècle, ni même de l’année, loin de là. Restant de facture très classique et non sans quelques défauts (on pense notamment à la musique, parfois quelque peu agaçante), ce ne sera probablement pas un incontournable. Mais il faut savoir reconnaître lorsque l’on a vu un bon film, plus encore lorsque l’on partait avec un a priori négatif et que l’on a finalement été agréablement surpris. C’est ce que l’on a ressenti devant L’Adieu, c’est pourquoi le geste, teinté en plus de questionnements intéressants, se doit d’être salué. Finalement, comment mieux conclure que par cette phrase de Virginia Woolf, qui résume aussi bien le film que ce que l’on en a pensé : « Je voulais parler de la mort, mais la vie a fait irruption, comme d’habitude. » ?

 

 

Pierre Barthélemy

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