Portrait : Wes Anderson ou l’opulente mélancolie

En 2020 sortira The French Dispatch, le prochain long-métrage en prise de vue réelle de Wes Anderson. Le réalisateur texan est devenu en ce début de siècle l’une des figures les plus essentielles du cinéma d’auteur avec un univers unique et personnel qui s’est approfondi tout au long d’une filmographie déjà riche d’une dizaine de projets. La mise en scène si particulière de Wes Anderson est devenue le symbole de son cinéma : celui de la douceur enfantine que viennent langoureusement écorcher les thèmes du monde des adultes. Les cadres fixes, les mouvements horizontaux de caméra, les couleurs pastelles et la symétrie simple sont autant de symboles du leitmotiv de l’œuvre d’Anderson. Toutefois, au fil des années et des longs-métrages, la patte unique du réalisateur a pu devenir un carcan, aussi bien dans son processus créatif que dans l’esprit des critiques et des spectateurs. Ses procédés de réalisation ont fini par résumer l’entièreté de son œuvre, le grand public retenant dans un Grand Budapest Hotel ou dans L’Île aux chiens la maestria de la caméra et des animations en oubliant parfois le fond. Pourtant, s’il est remarquable qu’un cinéaste si particulier dans sa manière de filmer touche à ce point un public même de néophytes, c’est parce qu’au-delà des cadres et des palettes de couleurs, le cinéma de Wes Anderson aborde avec une rare délicatesse des thèmes universellement personnels.

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Wes Anderson n’a jamais fait d’étude de cinéma. A l’université d’Austin, au Texas, il étudie ainsi la philosophie et projette de devenir écrivain. Véritable autodidacte, Anderson découvre finalement le septième art à la bibliothèque de la faculté avec notamment Barfly de Barbet Schroeder. Film dépeignant la solitude d’êtres malheureux sans savoir pourquoi, ce drame intimiste se révèle une influence majeure pour le futur cinéaste. La découverte est complétée par une rencontre, celle avec les frères Wilson, Owen et Luke. Ces derniers aident Wes Anderson dans l’écriture et la réalisation d’un projet de court-métrage qui deviendra finalement le premier long du Texan : Bottle Rocket. Échec commercial retentissant, le film acquiert pourtant une aura de culte. Né de l’esprit déjanté d’Owen et de celui innocemment élégiaque de Wes, Bottle Rocket incarne exactement non seulement ses propos sur l’amitié mais également et surtout son élaboration. Et c’est ici que naît le génie du cinéma de Wes Anderson : sa filmographie évolue de la même manière qu’un jeune adolescent et traverse les mêmes affres et les mêmes réflexions. Le cinéma d’Anderson grandit. Après Bottle Rocket vient Rushmore qui connaît un succès timide en France malgré un accueil admirable aux Etats-Unis.

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Puis apparaît The Royal Tenenbaum. En plus de propulser enfin Wes Anderson sur la scène internationale, ce long-métrage est l’une des étapes les plus admirables dans la progression de son cinéma. La Famille Tenenbaum, sans se départir de la mise en scène typique, creuse davantage cette ambiguïté du passage à l’âge adulte si chère à Wes Anderson. Explorant les relations filiales d’une famille névrosée, le film dépeint le mal-être, la mélancolie, la dépression. Néanmoins, la caméra ne se pose jamais comme juge des personnages hauts en couleur qui déambulent devant elle. Prisonniers de leurs errances métaphysiques, anti-héros presque bovariens, les Tenenbaum luttent contre l’ennui, un père mythomane, le poids d’un destin qu’ils s’inventent comme les adolescents qu’ils sont encore. Et Wes Anderson touche avec une précision et une douceur incroyables cet abîme émotionnel que peuvent traverser tant de jeunes. Toujours bienveillant, le long-métrage connaît une fin heureuse et laisse place à une nouvelle évolution. Ainsi, en 2004, sort La Vie aquatique. Repoussant à nouveau les frontières de son univers visuel et technique, Wes Anderson approfondit en parallèle la transformation de ses films. Ici, le héros est en colère. Triste mais en colère. Comme un enfant qui a grandi trop vite, qui découvre l’injustice de la mort, la vacuité de la vengeance. Un Achab innocent qui inspire davantage la compassion que la crainte. A nouveau, Anderson n’est pas juge mais veut seulement montrer les émotions, les peindre comme un Murillo du cinéma.

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En 2007, sort The Darjeeling Limited avec toujours Owen Wilson mais qui occupe ici l’un des rôles principaux. Trois frères s’embarquent dans un voyage initiatique, une quête introspective qui doit les sortir de leur torpeur, les délivrer de leurs angoisses personnelles. Anderson continue son incursion dans les egos familiaux, ici l’objectif symbolique étant la rencontre de la mère. La famille renoue, veut renouer et peut continuer de grandir. Fantastic Mr. Fox est donc logiquement le prochain volet de la filmographie du désormais génial et acclamé cinéaste. Le héros n’est plus apathique, il agit tout le temps, bouge, court, virevolte, insaisissable créature en stop-motion. Toutefois, il est égoïste, néglige ses devoirs familiaux pour satisfaire son orgueil, doute profondément de sa propre nature. Cependant, encore et toujours, Wes Anderson ne condamne rien. Au contraire. De manière candide, le héros comprend et change comme un jeune adulte.

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Moonrise Kingdom marque de manière singulière un certain retour en arrière dans la filmographie de Wes Anderson. Pour la première fois, les protagonistes sont réellement des enfants. Cependant, ceux-ci se heurtent avec brutalité à la réalité du monde adulte. Les mécanismes sociétaux veulent séparer ces bambins singuliers à la limite de « l’asocial ». Le personnage andersonien est donc toujours cet archétypique mélancolique, cet ado en quête d’identité. Et pour la première fois les adultes se mêlent à son évolution. Très subtilement, le réalisateur commence à instiller des thèmes graves qui viennent doucement briser la carapace de sa filmographie et l’ouvrir aux problématiques du monde qui l’entoure. Exactement comme un jeune adulte qui, ayant découvert son individualité dans le contact avec autrui, finit invariablement par intégrer dans sa construction personnelle les bouleversements qui le dépassent. Grand Budapest Hotel et L’Île aux chiens sont l’apogée de l’évolution du cinéma d’Anderson. L’autocratie, la corruption, le spécisme, l’écologie sont autant de thèmes majeurs et considérés comme « adultes » qui viennent s’ajouter à la construction d’abord intérieure des personnages de Wes Anderson. L’humour pince-sans-rire, la mise en scène toujours plus stylisée sont autant d’instruments dont use le cinéaste pour demeurer bienveillant vis-à-vis des enfants qui sommeillent encore en nous et en ses innombrables protagonistes, antagonistes et autres deutéragonistes et tritagonistes. Les couleurs pastelles estompent délicatement ces sujets pourtant si graves pour laisser place à une bienveillance non pas naïve mais nécessaire pour que l’évolution du cinéma d’Anderson puisse continuer.

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Voilà. Wes Anderson ce n’est pas qu’une symétrie et des cadres admirablement travaillés. C’est une véritable démarche d’auteur, de créateur, où le fond rencontre et épouse la forme. C’est un tableau immense, riche et inachevé qui peut prendre plusieurs formes et nuances selon les interprétations de chacun mais qui touche, qui que vous soyez, par ses thèmes personnels, universels, humains.

 

Timothée Wallut

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