Critique(s) du cinéma

Suite à une discussion animée avec la très cultivée (mais au moins aussi têtue) 2M l’autre jour, l’idée nous est venue d’écrire sur le rôle des critiques de cinéma. Je lui laisse le soin d’exprimer plus en détail son point de vue mais, pour le besoin de la démonstration, je tenterais de le résumer selon le postulat suivant, matérialisé par deux citations d’Andreï Tarkovski : l’appréciation que chacun a d’une œuvre artistique est éminemment personnelle et tient à ses sentiments (« L’art est par nature aristocratique, et son effet sur l’auditoire naturellement sélectif. C’est que son influence, même dans les manifestations collectives comme le théâtre ou le cinéma, est liée aux émotion secrètes de chacun de ceux qui entrent en contact avec l’œuvre, et plus un individu est bouleversé par ses émotions, plus l’importance de cette œuvre est grande dans son expérience personnelle. », Le Temps scellé).

Dès lors, l’on peut difficilement rationnaliser cette approche au risque de dénaturer l’œuvre (« L’art ne se conçoit pas rationnellement, ne donne pas une logique de comportement, mais exprime une croyance un postulat. La seule façon d’accepter une image artistique est d’y croire. […] Si l’image a laissé le spectateur indifférent ou froid devant la vérité du monde qu’elle exprime, ou si, pire, il s’est ennuyé, son jugement est sans appel », Le Temps scellé). L’art ne devrait donc être ressenti par des profanes et non pas analysé par des critiques professionnels.

Partant de cette approche très subjective d’une œuvre d’art, mais plus spécifiquement d’un film pour le besoin de cet article, l’on pourrait donc effectivement mal voir l’intérêt d’un critique de cinéma. Si elle est si personnelle et insusceptible de rationalisation, à quoi bon tenter le diable et analyser une œuvre cinématographique ? La raison est que le postulat de départ est erroné. Evidemment qu’un film fait la part belle aux émotions de chacun, mais cela n’empêche pas pour autant d’avoir à son sujet une réflexion plus globale.

Beaucoup de cinéastes ont raconté et racontent encore avoir du mal avec les critiques de cinéma. Ils les considèrent en effet comme insupportables dans leur volonté à tout surinterpréter. Il est vrai que les critiques cherchent sans cesse à replacer les films dans leur contexte, à analyser la mise en scène ou le sujet des longs métrages, à dégager leur sens caché. On leur reproche de rechercher des intentions là où il n’y en avait pas. Mais dans quelle mesure est-ce différent du commentaire de texte que l’on a tous appris à faire au lycée ? Lorsque l’on analyse, dans un texte de Guy de Maupassant, le temps choisi, la structure des phrases employées ou les figures de styles utilisées, l’on se doute bien que l’auteur n’a pas écrit chacun des mots avec l’exacte intention que l’on essaye de lui donner. L’intérêt n’est de toute manière pas ici. Cet exercice permet de dégager des tendances. Ces tendances existent et permettent d’appréhender un film ou plus globalement une filmographie de façon nouvelle. Les auteurs ou metteurs en scène ne font pas toujours ces choix analysés de façon purement réfléchie, mais l’analyse des films par les critiques de cinéma permet de révéler des choses qui ne nous apparaissent pas de façon évidente lors du visionnage d’une oeuvre. Si beaucoup de réalisateurs n’aiment pas le travail des critiques de cinéma c’est qu’en raison du caractère personnel d’un film pour un metteur en scène, les critiques réussissent à déceler chez celui-ci des choses qu’il aurait préféré ne pas montrer. Plus encore, les critiques pourraient réussir à découvrir des choses sur eux qu’ils ne connaissent pas eux-mêmes. Il n’est pas là question de faire état d’un voyeurisme exacerbé, bien au contraire : l’objectif est ici de réussir à retranscrire de façon objective ce qui a été insufflé dans une œuvre de façon subjective. Quelle mission passionnante alors que celle de critique de cinéma.

Réduire les critiques de cinéma à l’antagonisme qu’éprouvent les cinéastes à leur égard serait non seulement réducteur mais en plus faux. Nombre de réalisateurs ont été critiques de cinéma avant de passer derrière la caméra, notamment les très grands Dario Argento, Michelangelo Antonioni, Wim Wenders, Théo Angelopoulos, Park Chan Wook, Olivier Assayas… Parmi eux, on compte également les Jean-Luc Godard, Jacques Rivette, Claude Chabrol, Éric Rohmer, François Truffaut et autres qui se sont permis de révolutionner le cinéma alors qu’ils étaient à la base tous auteurs de critiques dans la même revue. Sans verser dans l’apologie de la Nouvelle Vague entretenue par certains, l’on peut légitiment soutenir que les cinéastes et les critiques ne sont pas si radicalement opposés que ça. Au contraire, l’on peut même penser qu’avoir été critique de cinéma leur a apporté un recul qu’il est plus difficile d’avoir lorsque l’on est uniquement artiste.

Enfin, l’on pourrait également remettre en question cette volonté d’une approche profane et personnelle du cinéma. Une telle volonté laisserait presque sous-entendre que les profanes ne seraient capables d’avoir avec le cinéma qu’une relation qui serait purement émotionnelle. Comme en témoigne d’ailleurs le terme profane lui-même. Et cela est extrêmement réducteur, pour ne pas dire condescendant. Les dénommés profanes sont tout à fait capables d’une analyse d’un film qui dépasse l’émotion. Tout comme les critiques sont tout à fait capables d’avoir parfois une approche uniquement émotionnelle d’un film par moment. Si le critique en a fait son activité professionnelle, l’analyse de film n’est pourtant absolument pas son apanage. En témoigne, pour conclure, cette citation de François Truffaut : « Tout le monde a deux métiers : le sien et critique de cinéma. »

 

Pierre Barthélemy

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