La fin des Salles Obscures ?

« I’ll be honest : there are times when I go « God, I should have done A Simple Favor for streaming ». Because that’s the kind of movie you want to watch when you’re ready to have fun, but is it necessarily the kind of movie where you rush out to the theater park you car and pull out your wallet just to see it ? »

« Je serai honnête : il y a des fois je me dis, «Seigneur, j’aurais dû faire A Simple Favor (L’Ombre d’Émilie en VF) pour le streaming, parce que c’est le genre de film que tu veux regarder quand t’es prêt à passer un bon moment, mais est-ce forcément le type de film pour lequel tu fonces au cinéma, tu te gares et tu sors ton porte feuille, juste pour le voir ? »

Avec A Simple Favor, Paul Feig, réalisateur et producteur de notamment Freaks & Geeks ou The Office, a brisé sa série de films qui ont réussi à dépasser les cent millions au box-office. Sa déclaration peut paraître cynique mais elle résume en réalité l’état d’esprit d’un grand nombre de consommateurs du cinéma d’aujourd’hui.

Je voudrais me cacher derrière une excuse valable. J’étais pourtant bel et bien curieux de voir A Simple Favor. Mais devant l’océan de contenu qui s’est présenté devant moi j’ai préféré rester au chaud pour re-re-re-revoir Shaun Of The Dead sur Netflix. Braver pluie, métro et ticket est, de nos jours, de plus en plus réservé aux occasions particulières….

« Si c’était sur Netflix… » est d’ailleurs une phrase que l’on entend de plus en plus. L’on ne compte plus les plateformes concurrentes de streaming qui apparaissent… OCS, Netflix, HBO, Amazon Prime, Hulu… (Salto on te voit aussi). Le public est de plus en plus demandeur de la formule. En payant un prix déterminé chaque mois, l’on a accès à une gamme de produits qui semble grandir chaque jour, qui évolue sans cesse. Cependant, les cinémas ne sont pas en reste. AMC, la plus grosse chaine américaine, a également lancé sa formule d’abonnements aux séances qui a finalement excédé les attentes (huit cent soixante mille abonnés contre les cinq cent mille espérés). C’est une façon d’amener une formule plus moderne aux salles. Toutefois, c’est aussi un business model préférable des deux côtés. A long terme, le consommateur dépense moins pour autant voire plus de services. Sa fidélité est récompensée et pour les chaînes de cinéma c’est un revenu bien plus stable qui permet de faire des prévisions plus précises sur son chiffre d’affaires.

Martin-Scorsese-The-Irishman-1

« Il n’y avait pas de place pour nous dans le système traditionnel » affirmait Martin Scorcese sur The Irishmen qui sortira directement sur Netflix en France.

Dans un système dominé par les studios et les exécutifs, où bien souvent l’art souffre et est sacrifié au profit de marges bien juteuses, n’y aurait-il pas une sorte de compromis ?

Beaucoup de projets ne voient jamais le jour faute de financement, faute de producteurs qui osent prendre des risques. Une réalité que beaucoup ne veulent pas reconnaître, c’est la diversité des œuvres proposées par les sites de streaming. Tous ces programmes qui n’auraient jamais pu voir le jour sans le financement ou la distribution de l’une des plateformes de streaming actuelles. Ava Duvernay a déclaré plusieurs fois que sa série When They See Us (dont l’acteur principal, Jharrel Jerome, a gagné un Golden Globe), qui a d’ailleurs suscité un fort engouement, n’aurait jamais pu être « green-lighté ». Pareil pour Mudbound qui a tout de même trouver son chemin jusqu’aux oscars. Plus surprenant encore, Martin Scorcese, le titan du cinéma, va sortir son prochain film, The Irishmen en salles et le rendre disponible au bout d’un seul mois d’exploitation sur Netflix. Le film ne sortira même pas en salles en France. Malgré son amour éternel pour les salles obscures, le cultissime réalisateur a déclaré que « il n’y avait pas de place pour nous dans le système traditionnel (…) une entreprise vous assure qu’il n’y aura pas d’ingérence, que vous pourrez faire le film comme vous l’entendez, le compromis étant qu’il sera disponible en streaming avec une distribution en salles avant ça, c’est une opportunité à saisir ».

Et Scorcese n’est pas le seul. Ces dernières années tout particulièrement ont vu des acteurs et des réalisateurs de grande envergure proposer du contenu exclusif sur la plateforme (Noah Baumbach, Dan Gilroy, David Michôd, Ben Affleck, Olivia Wilde, etc.) avec, bien sûr, plus ou moins de succès. Je pense notamment à Okja, Roma, ou encore Booksmart qui, justement, malgré son succès critique a déçu en salles mais a pu connaître de l’exposition grâce à sa sortie sur Netflix. Il y a parfois eu des résultats un peu décevants (Velvet Buzzsaw) ou juste passables malgré les ressources allouées (Triple Frontier). Il n’est donc plus aussi aisé qu’autrefois de cracher sur les films distribués ou produits par Netflix ou autre d’un point de vue qualitatif, artistique.

Puisqu’un réalisateur qui aime le septième art se lancera corps et âmes dans son œuvre, finalement peu importe que cette dernière sorte en salles ou sur un écran 16 pouces. Et c’est, d’un certain point de vue, réducteur d’associer la qualité d’une œuvre à son simple mode de distribution. Il y aurait peut-être une place pour de nouveaux visages dans le septième art même si, malheureusement, ça ne sera pas sur les grands écrans pour tous.

De plus, là où les défenseurs des sites de streaming ont raison, c’est que certes la Motion Pictures Association of America a voulu apaiser le jeu avec des chiffres de fréquentation rassurants (11,9 milliards de dollars de recettes au box-office domestique américain d’après Allociné) mais derrière ces chiffres se cache une réalité qui n’est pas forcément plaisante : l’hégémonie d’un certain contenu formaté sur grand écran. Disney, avec ses remakes, les Marvel, les suites incessantes, les prequel. Peu d’idées originales semblent finalement être encore présentes sur les affiches des cinémas en 2019. Le public va au cinéma mais pas forcément pour voir des films très divers ou indépendants. L’on ose moins investir dans des idées ou des scénarios innovants et ce malgré la fatigue des spectateurs concernant les films de super héros. Pourtant lorsque l’on voit les rumeurs sur un Joker 2, l’on se dit que les studios n’ont pas l’air de comprendre qu’ils tirent sur une corde qui ne va pas tarder à céder.

Voir The Irishmen ne sortir que sur Netflix en France fait particulièrement mal et il est quand même difficilement imaginable que quelqu’un comme  Scorcese ait du mal à trouver du financement pour un projet avec De Niro et Al Pacino.

Néanmoins, l’on arrive à une période où de plus en plus d’institutions du septième art telles que Spielberg, qui veut tout de même renforcer les conditions d’éligibilité des films « Netflix & Co » pour les Oscars, Tarantino ou même Christopher Nolan craignent une baisse trop importante de la fréquentation des cinémas. L’isolement des consommateurs, la perte de quelque chose de cher à leurs yeux. Le cinéma ce n’est pas seulement là où l’on regarde un film, mais c’est aussi le débat pour savoir quel film l’on va aller voir, le débat pour savoir si le film nous a plu avec bien souvent des désaccords. C’est la queue pour aller voir le film qui vient de sortir sans savoir s’il restera des places, l’odeur des popcorns, le brouhaha ou le silence d’une salle obscure… Bref, c’est tout un rituel qui pourrait peut-être disparaître et il est vrai que cela serait dommage pour tous types de spectateurs. Il paraît difficile voire impossible de partager sur un film Netflix que l’on a tous vu et apprécié dans des conditions radicalement différentes que ce soit sur son téléphone, dans la voiture, sur son PC, son vidéo projecteur ou autre…

Face à ce bouleversement, il y a plusieurs réponses possibles : profiter du confort chez soi sur les sites de streaming, boycotter ces derniers et rester fidèle au cinéma, ou bien tirer le meilleur des deux comme un moyen d’accéder à plus de divertissement et d’œuvres d’art que jamais auparavant.

 

Alexandre Hamzawi

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