La stratégie Murphy

Alors qu’il avait signé en début d’année un deal record de 300 millions de dollars avec Netflix, Ryan Murphy dévoilait ce vendredi sa première création originale pour la plate-forme, The Politician. Celle-ci vient donc s’ajouter à la longue, très longue liste de séries qui portent le sceau Murphy.

En effet, ce qui distingue Ryan Murphy des autres showrunners, c’est le nombre record de programmes qu’il gère simultanément, six à l’heure actuelle, quand d’autres ont du mal à assurer une seule fournée d’épisodes à la fois. American Horror Story (saison 9), American Crime Story (saison 3), Feud (saison 2), 9-1-1 (saison 3), Pose (saison 3) et désormais The Politician sur Netflix. Pas une année ne passe sans que Ryan Murphy ne développe une nouvelle série. Toujours entouré d’une équipe fidèle (Ian Brennan et Brad Falchuk notamment), il aura su conquérir le petit écran américain comme aucun producteur et réalisateur avant lui. Analyse de la stratégie Murphy ou comment un aspirant journaliste est devenu, à seulement 53 ans, le showrunner le plus influent d’Hollywood.

 

Des débuts remarqués

Ryan Murphy se fait connaître au début des années 2000 alors qu’il écrit des scénarios en parallèle de son métier de journaliste. Il crée dans son coin, Popular, qui raconte l’histoire de deux jeunes lycéennes que tout oppose (l’une étant très populaire, l’autre pas du tout) forcées de cohabiter quand leurs parents se mettent en couple. Un succès critique qui ne rencontre pas franchement son public puisque la série est annulée après seulement deux saisons. Mais qu’importe, Murphy a mis le pied à l’étrier et commence à ébaucher son style, satirique et extravagant.

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Il s’attaque ensuite au monde luxuriant de la chirurgie esthétique, avec la très remarquée Nip/Tuck, diffusée sur FX à partir de 2003. En plus de ses très bonnes audiences, la série obtient des retours critiques favorables autant qu’elle fait scandale aux Etats-Unis. On y suit en effet les tribulations d’un duo de chirurgiens esthétiques incarnés par Julian McMahon (le Cole de Charmed) et Dylan Walsh, très branchés physique et qui prônent des valeurs moralement discutables. Une critique acerbe d’un milieu aseptisé, impitoyable et honteusement lucratif comme seul Ryan Murphy pouvait le faire. A l’antenne jusqu’en 2010, la série marque le début de l’implantation du showrunner à Hollywood. Il lui fallait ensuite s’imposer comme une véritable marque de fabrique, rebondir avec un nouveau projet à succès. Ce qu’il sera capable de faire, la preuve par deux.

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Les fondations de l’empire Murphy

En quête d’une nouvelle série, le showrunner hyperactif commence à travailler sur un nouveau projet pour la Fox, avant même l’arrêt de Nip/Tuck, inspiré de ses années lycée et son expérience des cours d’art dramatique, la bien nommée Glee (littéralement joie en français). On y suit un professeur d’espagnol qui veut redonner vie au Glee Club de son lycée, sorte de chorale améliorée très répandue aux Etats-Unis. Diffusée dès 2009, la série connaît un énorme succès tant critique que public, en remportant notamment en 2010 le Golden Globe et l’Emmy Award de la meilleure comédie ou série musicale. Ses interprètes sont aussi maintes fois récompensés, notamment Lea Michele et Cory Monteith. La série multiplie les guests prestigieux, comme Gwyneth Paltrow, Britney Spears ou encore Ricky Martin.

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Son succès s’explique avant tout par son ton décalé et volontairement grotesque, mais également par la qualité de ses interprètes et de ses reprises musicales, qui se glisseront à de nombreuses reprises au sommet des charts. Aussi et surtout, la série est la première à mettre en avant une réelle diversité du milieu lycéen. Fini les ados blancs aux corps d’acteurs porno et biens sous tout rapport, Ryan Murphy choisit des acteurs au physique plutôt banal, et met en avant les minorités, quelles qu’elles soient. Les juifs, les afro-américains, les homosexuels, les personnes transgenres, les asiatiques, les handicapés, ainsi que tous les autres laissés pour compte de la télévision américaine sont ici les stars du show. Des années avant les scandales des « Oscar So White » et autres prises de conscience (trop) récentes d’Hollywood, Ryan Murphy donnait une sacrée leçon de diversité à la télévision américaine. Il y traitait de problèmes majeurs du système scolaire américain en chanson, avec une légèreté et un sens de la dérision qu’aucune série auparavant n’avait réussi à capter. Sous ses allures d’High School Musical 2.0, Glee venait en fait de révolutionner une industrie dont le regard se portait quasiment toujours sur les mêmes catégories sociales.

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Annulée au bout de six saisons, sans avoir pu se remettre comme il se doit du décès prématuré de Cory Monteith, l’interprète de Finn, Glee n’aura pas survécu à son émancipation du lycée, foyer de ce qu’elle savait faire de mieux en terme de comédie.  Elle pourra au moins se vanter d’avoir profondément changé le regard de la télévision sur une jeunesse protéiforme, que personne jusqu’alors n’avait su saisir.

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En parallèle, et dans un tout autre registre, Ryan Murphy donnait naissance à une autre petite révolution, l’anthologie American Horror Story, toujours à l’antenne depuis 2011 sur FX avec huit et bientôt neuf saisons au compteur. Une révolution qui s’explique tout d’abord par le format que la série adopte. Elle est en effet l’une des premières anthologies modernes de la télévision américaine. Bien sûr, le genre existait avant Ryan Murphy, mais AHS a permis de le remettre au goût du jour. Un format qui sied parfaitement au genre horrifique qui plus est, puisqu’il est difficile de tenir le public en haleine (comprenez de faire peur) sur plusieurs saisons sans devenir lassant ou répétitif. Ce qui explique également qu’avant AHS, le genre horrifique était quelque peu tombé en désuétude à la télévision. Depuis son lancement, on assiste à une véritable résurrection, avec de nombreuses séries d’horreur (mais pas que) qui choisissent elles aussi le format anthologique, comme les très réussies Channel Zero ou The Haunting of Hill House (qui ne s’appellera donc plus comme ça en saison 2).

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Comme à son habitude, Murphy met en avant les minorités, peu importe qu’il s’agisse d’une série d’horreur. En saison 1 et 3, l’un des rôles principaux est donc tenu par Jamie Brewer, une actrice trisomique. Cependant, la série voit surtout défiler des acteurs et invités prestigieux, et lance la carrière de nombre de ses interprètes au cinéma. On y retrouve un cercle d’habitués, présents à chacune des saisons ou presque, dont Jessica Lange, bien connue du 7ème art avant sa participation à la série, mais aussi Sarah Paulson qui s’est depuis exportée vers le cinéma (Ocean’s 8, Glass), Evan Peters (saga X-Men), Emma Roberts (Nerve), Kathy Bates (oscarisée pour Misery), Frances Conroy (présente dans le très attendu Joker), Angela Bassett (Black Panther) ou encore Lady Gaga, primée pour son rôle dans la saison 5 et qui a depuis été nommée à l’Oscar de la meilleure actrice pour A Star is born.

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La série a aussi vu défiler de très nombreux guests prestigieux autant qu’inattendus, tels que Patti LuPone, grande star de Broadway, Joan Collins, légende de la télévision, Adam Levine, chanteur de Maroon 5, la mannequin Naomi Campbell ou encore le skieur médaillé olympique Gus Kenworthy. AHS attire les protagonistes de toute part, séduits autant par l’esprit sans limite de la série qui ne se refuse aucun excès, en terme d’hémoglobine notamment, que par l’aura de son showrunner qui fait désormais la pluie et le beau temps dans le milieu de la télévision américaine. Et si toutes les saisons ne sont pas égales en terme de qualité (coucou Freakshow), Ryan Murphy a au moins le mérite de toujours rester fidèle à son style, outrancier et gore, extravagant et flamboyant même dans l’horreur. Mention spéciale aux génériques de la série, qui même lorsque la saison est ratée sont toujours diablement soignés et réussis.

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N’ayant pas connu le même sort que Glee, AHS permet encore aujourd’hui au showrunner de rayonner sur la télévision, bien que celui-ci ait depuis ajouté de très nombreuses séries à son porte-feuille.

 

Ryan Murphy, l’infatigable

Suite à la fin de Glee en 2015, Ryan Murphy se tourne vers de nouveaux projets. Après les éphémères The New Normal et Scream Queens (et son casting XXL, Ariana Grande, Emma Roberts, Jamie Lee Curtis, Taylor Lautner et autres), le showrunner développe un projet de longue date, et adapte l’anthologie aux grands faits divers américains avec American Crime Story. La première saison racontait en détails, avec une précision chirurgicale, les arcanes de l’affaire O.J. Simpson, alors que la saison 2 suivait l’assassinat de Giani Versace. Acclamée par la critique et dotée, encore une fois, d’un casting impressionnant, ACS donne lieu à une pluie de récompenses pour son showrunner ainsi que pour les membres du casting. Rendez-vous en saison 3 pour une analyse acerbe de l’affaire Monica Lewinksy.

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Puis Ryan Murphy ne s’arrête plus. Il met en chantier Feud, encore une anthologie qui s’intéresse aux grandes querelles d’Hollywood et dont la saison 1 examinait la relation tendue entre Bette Davis et Joan Crawford, deux légendes des studios californiens, sur le tournage mouvementé de Whatever happened to Baby Jane ? Avec Jessica Lange et Susan Sarandon dans les rôles principaux, la série est une nouvelle fois un succès critique et une nouvelle fois renouvelée.

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Ryan Murphy développe ensuite 9-1-1, une série qui suit une équipe des urgences aux Etats-Unis, puis Pose, le point d’orgue de la diversité ethnique et sociale à la télévision. Pose suit en effet un groupe de New-Yorkais dans les années 1980, en pleine Ball culture. La série est une nouvelle révolution à la télévision américaine. Elle est la première à mettre en scène dans tous les rôles principaux ou presque des acteurs transgenres, pour la plupart afro-américains. Une ode très audacieuse à la culture queer et underground du New York des années 1980, du jamais vu. C’est encore une fois un succès critique retentissant.

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Bien que toutes les séries citées aient été renouvelées, le showrunner ne compte pas s’arrêter là. Après le rachat de la Fox, et donc de FX (maison mère de la plupart des séries Murphy) par Disney, le réalisateur américain décide de se tourner vers le géant du streaming Netflix et signe un deal record de 300 millions de dollars pour développer des programmes originaux pour la plate-forme. Il met en chantier The Politician, une satire du monde politique qui prend pour cadre une élection lycéenne, lancée il y a quelques semaines sur Netflix. Il développe également deux autres séries pour la plateforme. En parallèle, il prépare aussi l’adaptation de plusieurs musical, avec des stars annoncées au casting comme Meryl Streep et Nicole Kidman. Il tourne aussi un spin-off de sa série 9-1-1, toujours pour la Fox, qui devrait débuter d’ici 2020.

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En clair, Ryan Murphy est inépuisable. Si les séries qu’ils gèrent actuellement se maintiennent toutes à l’antenne d’ici deux ans, il pourrait alors se retrouver à la tête de pas moins de neuf séries en diffusion. Un emploi du temps surchargé qui n’a pas l’air de faire peur au producteur américain. Et si l’on pensait que s’éparpiller autant provoquerait une baisse de qualité de ses séries, Ryan Murphy parvient encore et toujours, à travers les critiques et les récompenses, à prouver que nos inquiétudes sont vaines.

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Finalement, la stratégie Murphy se résume peut-être seulement dans la qualité de showrunner de l’américain, ainsi qu’une gestion efficace qui ne sacrifie jamais sur la qualité. Toutefois à n’en pas douter, son équipe, présente sur chacun de ses projets ou presque, ainsi que son cercle d’acteurs et actrices favoris qui répondent présent à chacun de ses projets y sont pour quelque chose. Le showrunner aura su, en vingt ans à peine, imposer son style grandiloquent, ses mouvements de caméra alambiqués, son amour pour les effusions de sang et la satire et son énergie inimitable. Sans oublier que Ryan Murphy a fait du combat pour la diversité à la télévision son cheval de bataille, combat qui a le vent en poupe ces derniers temps certes, mais que le showrunner aura largement contribué à mettre en lumière, et ce bien avant tout le monde. Ryan Murphy a peu à peu fait tomber les barrières qui se dressaient entre lui et le succès sans jamais renoncer à ce en quoi il croyait. Une stratégie payante, pour une carrière flamboyante qui ne semble pas connaître de creux. Jusqu’à quand ? Tant que la galaxie Murphy comptera des mastodontes en son sein, l’avenir semblera radieux pour celui qui, il y a vingt ans de cela, n’avait encore jamais rien réalisé.

 

Mathias Chouvier

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