Que vaut le Joker de Todd Philips ?

Que penser du Joker de Todd Philips ? Ici, il ne s’agira pas de se demander si le joker qu’il a mis en scène correspond aux comics ou au personnage que l’on avait l’habitude de voir à l’écran mais plutôt de se demander ce que vaut le film en lui-même.

Cela fait un moment que l’on parle de Joker, le nouveau film de Todd Philips, et cela fait un moment que l’on est sceptique. Après tout, Todd Philips est connu pour avoir réalisé Starsky et Hutch ainsi que Very Bad Trip, on était donc très éloignés d’un film sur un personnage aussi sombre et emblématique que le joker. Aussi, il paraissait compliqué d’avoir encore quelque chose à dire sur un personnage vu et revu, joué et rejoué depuis des décennies.

Toutefois, à Venise, c’est la surprise. Joker est le premier film issu d’un comic à gagner une récompense aussi prestigieuse que Le Lion d’Or de La Mostra Venise. Certains diront que c’est un vol, d’autres diront que c’est mérité. Ici, on s’accordera à dire que c’est mérité. Les critiques, le public, la publicité, les bande-annonces ne nous auront pas menti : Joker est la réussite tant attendue. Todd Philips, et n’ayons pas peur des mots, signe un film magistral.

Dans un premier temps, il réussit à réinventer le personnage du joker, cet homme fou, cruel, imprévisible, celui que l’on connaît si bien sous les traits de Heath Ledger dans sa prestation des années 2000. Heath Ledger était à couper le souffle, il était brûlant, virevoltant, violent et habité par son rôle. Ici, on a le droit à un joker plus humain, plus doux, un joker pas encore joker, quelqu’un qui nous ressemble. On y voit un être humain, porté par l’immense Joaquin Phoenix. Il est rare de voir un acteur autant donner, autant s’immerger. Lorsque l’on voit Joaquin Phoenix, à l’écran, nous signer ce portrait d’un homme détruit, fatigué, d’un homme écrasé par la société, par son histoire personnelle, par la maladie, on en frisonne. Joaquin Phoenix est immense. Joaquin Phoenix n’est plus Joaquin Phoenix. Il est le joker ou plutôt ce joker en devenir.

Joker est un portrait, un portrait intime. Ici, le joker s’appelle Arthur Fleck. Chaque soir, il rentre et s’occupe avec douceur et amour de sa mère, vieille et malade. Cette dernière lui a toujours répété qu’il était né pour apporter de la joie dans ce monde sombre. Du coup, Arthur s’y attelle avec conviction : il est clown et a pour rêve de faire du stand-up, comme son idole Murray Franklin (porté par Robert De Niro). Arthur Fleck est habité par une profonde maladie mentale, il n’a pas d’argent, pas de père et son plus grand rêve, devenir humoriste, paraît irréalisable puisqu’Arthur Fleck est un homme triste et peu drôle, chose qu’il apprendra à ses dépens.

Les gens dans la rue, au travail, à la télévision ne font pas de cadeaux à Arthur. Le sous-entendu politique du film apparaît évident. Les écarts économiques entre les riches et les pauvres rendent les gens fous. La méchanceté gratuite, la moquerie, la cruauté, la pauvreté, tous ces facteurs mis ensembles poussent souvent à commettre l’irréparable. Les riches mais aussi l’Etat sont ceux qu’il faut pointer du doigt. Ils laissent faire et ne se préoccupent pas de ceux qui meurent dans la rue. Ce propos est une réalité dans le Gotham du joker. Gotham, cette ville sans pitié, cette ville sombre et violente. Le Gotham de Todd Philips est plus sombre, plus sale, moins moderne que celui de Christopher Nolan, il est donc peut-être plus vivant, plus réaliste.

En terme de mise en scène, Todd Philips nous surprend encore. Les plans sont magnifiques et à la fin de séance, beaucoup nous restent en tête. La lumière sombre et colorée de verts et de rouges nous plonge dans un Gotham au bord de la crise. La musique est terriblement belle, terriblement triste et accompagne la descente aux enfers d’Arthur Fleck avec brio. Celle-ci est signée Hildur Guonadottir et l’on espère que cette dernière remportera un Oscar tant elle a su cerner et accompagner la souffrance de cet homme. D’ailleurs, sa plus belle musique « bathroom dance », celle qui revient sans arrêt, accompagne ce qui est sans aucun doute la plus belle scène du film. Arthur Fleck vient d’assassiner trois hommes qui le tabassaient dans le métro. Il se réfugie dans des toilettes publiques et soudainement, il se met à danser. C’est une danse lente, théâtrale. La caméra tourne autour de lui, l’accompagne, avec une précaution et une attention magnifique. C’est le point clé du film. Arthur Fleck a commis son premier meurtre. Plus rien ne sera comme avant. Il a basculé vers ce qui va bientôt être le joker.

Pour résumer, Joker est un crescendo. C’est une descente aux enfers, viscérale, inarrêtable. Petit à petit, tout s’empire, tout s’accumule puis d’un coup, tout bascule. C’est le portrait d’un homme bon, d’un fils aimant qui va se retrouver dos au mur : la maladie mentale, les souffrances de l’enfance qui ressurgissent, la pauvreté, sa différence avec autrui, sa gentillesse mise à mal par les moqueries d’autrui… Le joker interprété par Joaquin Phoenix est un homme normal, un homme comme nous et donc forcément on est touché, bouleversé par cet homme. Qui aurait cru un jour qu’on en viendrait à aimer le joker ? Pourtant tel est le cas, malgré sa folie, malgré les meurtres, malgré sa cruauté et son imprévisibilité, on voit en lui une part de l’homme qu’il a été autrefois. C’est un Anakin Skywalker évoluant dans un univers à la Taxi Driver.

Tout est magistral. Tout est beau. Tout est bouleversant et l’on a hâte de découvrir ce que Todd Philips nous prépare pour l’avenir, lui qui certainement n’aura plus de mal à mettre en oeuvre d’autres projets après un tel succès. Il serait aussi évident que Joaquin Phoenix rafle toutes les récompenses pour une prestation qui, bien qu’elle soit différente, égale celle de Heath Ledger, chose qui nous aurait semblé improbable il y a encore quelques mois.

Joker est un film qu’il faut voir. Pour sa beauté visuelle, pour ses acteurs et pour son propos bien évidemment. Mais aussi parce que sa récompense du Lion d’Or à La Mostra de Venise n’est pas une coïncidence. A l’heure où Marvel nous pond navet sur navet, mêmes têtes d’affiches, même humour, même mauvaise utilisation de la musique, même réalisation plate, mêmes déroulements scénaristiques, en bref mêmes navets d’années en années, DC entertainment et ce malgré de grosses fautes de parcours que l’on reconnait volontiers, est une boite de production qui tente et qui ose donner à de véritables artistes la direction de ses films. La trilogie de Christopher Nolan et particulièrement The Dark Knight était déjà considérée comme des bijoux du film de super-héros et Joker est indéniablement un très sérieux concurrent, si ce n’est même plus.

2M

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