Le dilemme Kechiche

Rarement un réalisateur aura autant divisé les spectateurs, jusque sur la Croisette où les festivaliers se sont déchirés autour de son dernier film Mektoub, My Love : Intermezzo, deuxième partie de l’oeuvre entamée avec Canto Uno il y a deux ans. Quand une partie de la salle crie au génie, l’autre moitié conspue les films du cinéaste. Comment expliquer un tel clivage parmi les spectateurs ? Retour sur les raisons de la discorde autour d’Abdellatif Kechiche, le noeud gordien du cinéma français. 

 

Un début de carrière brillant 

En seulement sept films, Abdellatif Kechiche a réussi à s’imposer comme un vrai talent du cinéma français. Avec La Faute à Voltaire en 2000, le franco-tunisien se fait remarquer par les professionnels du milieu en remportant le prix du meilleur premier film à la Mostra de Venise. Le succès ne va pas se démentir et son deuxième film, L’Esquive, construit autour d’une pièce de Marivaux, lui vaut trois des plus prestigieux Césars, à savoir Meilleur film, Meilleur réalisateur et Meilleur scénario. Il réitère l’exploit avec son troisième film, La Graine et le Mulet en 2008, en remportant à nouveau les trois mêmes Césars.

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La Faute à Voltaire

Les trois premiers films de Kechiche montrent à quel point le réalisateur s’emploie à filmer la vie, au plus proche, toujours en s’inspirant de son histoire personnelle. Sa démarche naturaliste, visant à montrer une réalité sans fard, gagne le coeur des critiques et il devient rapidement un réalisateur renommé. Son film suivant, Vénus noire, en 2010, ne rencontre pas le même succès. Présenté à Venise, l’oeuvre reçoit un accueil hostile, jugé trop académique et artistiquement raté. Kechiche s’y éloigne de ce qui faisait le sel de son oeuvre, cet aspect quasi documentaire qui le pousse à ne filmer, caméra à l’épaule, que des choses qui pourraient être. L’heure d’une remise en question pour le réalisateur franco-tunisien.

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La Graine et le mulet

 

Premier choc cannois

En 2013, Kechiche présente au festival de Cannes (sa première sélection) un « drame saphique », comprenez un film lesbien, intitulé La Vie d’Adèle. Le film est projeté en compétition officielle. L’occasion pour Kechiche de secouer la Croisette une première fois avec cette romance lesbienne très (très) osée. Le film comporte en effet de nombreuses scènes de sexe particulièrement explicites et très longues. Au delà de ça, l’histoire d’amour est touchante, bien écrite et les deux actrices sont très convaincantes. Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos semblent très impliquées et leur prestation est unanimement saluée. Kechiche justifie ces scènes par son style naturaliste, cette volonté de montrer la vérité du sexe sans détour. Si le film choque une partie des spectateurs, la presse ainsi que le jury sont conquis et les membres de ce dernier décident à l’unanimité de lui attribuer la Palme d’or, avec pour la première fois dans l’histoire du Festival de Cannes une mention non seulement au réalisateur mais aussi aux deux actrices principales, qui montent sur scène avec Kechiche récupérer la récompense.

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La Vie d’Adèle

Seulement voilà, plusieurs jours après la projection, les polémiques se multiplient autour du film. C’est d’abord l’auteure de l’oeuvre originale qui lui reproche de ne plus lui avoir adressé la parole après lui avoir racheté les droits, de ne pas l’avoir consultée du tout pour le film ni même invitée à Cannes. Par la suite, Léa Seydoux, Adèle Exarchopoulos et d’autres techniciens se confient sur les conditions de tournage, particulièrement éprouvantes selon eux. Certains techniciens affirment ne pas avoir été payés, et dénoncent des conditions de travail difficiles, des horaires anarchiques et même du travail non déclaré. Les deux actrices dénoncent des comportements proches du harcèlement moral de la part du réalisateur, affirmant ne plus jamais vouloir tourner avec lui. Elles font notamment référence aux scènes de sexe, tournées avec des prothèses  (donc simulées), que le réalisateur leur aurait fait rejouer  pendant plusieurs heures de suite, ce qui aurait été particulièrement éprouvant, autant psychologiquement que physiquement (avec des blessures dues aux prothèses entre autre). Les témoignages sont appuyés par la quantité impressionnante de rushes (750 heures) que le réalisateur avait à sa disposition pour monter le film.

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Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos sur le tournage de La Vie d’Adèle

A ces différentes polémiques, Kechiche ne répond que partiellement, disant par exemple de Léa Seydoux qu’elle était « née dans le coton », sous-entendant qu’elle n’avait pas pu supporter le tournage à cause de ça. En effet, jusqu’au dernier moment, il n’était pas certain que Léa Seydoux jouerait dans le film. Le réalisateur insiste sur le fait qu’il lui avait laissé la porte ouverte jusqu’au dernier moment mais Léa Seydoux aurait insisté pour rester. Finalement, le film sera snobé aux Césars, n’offrant que celui du meilleur espoir féminin pour Adèle Exarchopoulos, malgré des critiques dithyrambiques. La question étant : Kechiche se relèvera-t-il de ce scandale ?

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Mektoub, My Love : Canto Uno, retour en grâce 

Présenté à Venise en 2017, quatre ans après La Vie d’Adèle, Canto Uno marque le retour de Kechiche dans les bonnes grâces du public, avec un film solaire et salué par la critique qui y voit le portrait fidèle d’une jeunesse qui aime, qui vit et qui profite. On y trouve une scène de sexe, plutôt explicite, qui nous rappelle que Kechiche n’a pas complètement abandonné ce qui a fait sa « notoriété ». Mais le long métrage de près de trois heures marque surtout un retour aux premiers films du franco-tunisien : un naturel exacerbé, des discussions banales mais magnifiquement réalistes et un style très documentaire. On ne trouve que des acteurs inconnus ou presque (ainsi que certains anciens de Kechiche comme Hafsia Herzi, déjà présente dans La Graine et le Mulet). Une franche réussite, à laquelle le réalisateur annonce avant même sa sortie qu’il donnera une suite.

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Mektoub, My Love : Canto Uno

 

Mektoub, My Love : Intermezzo, le coup de grâce ? 

Cannes, vendredi 24 mai 2019. Abdellatif Kechiche termine à peine le montage d’Intermezzo (on dit qu’il n’aurait terminé qu’à 16h), alors que la projection à lieu à 22h ce même vendredi. Il présente donc un montage un peu bancal, sans générique de début ni de fin, un film de 3h28 qui va agiter la Croisette jusque tard dans la nuit. Avant même la fin de la projection, les spectateurs quittent la salle par dizaine et les premières réactions ne se font pas attendre. On dénonce un film profondément misogyne et vain. Le film est en effet très éprouvant, près de 3h se passent en boîte de nuit et l’intrigue y est réduite à néant. 178 plans sur des fesses (une journaliste a compté), une scène de cunnilingus de 15 minutes particulièrement explicite (pour ne pas dire pornograhique) et non simulée, trois heures de musique techno assourdissante, un montage bancal (incompréhension dans la salle quand on entend « Voulez-Vous » d’ABBA pour la troisième fois en quelques minutes)… le film n’en finit pas de déchainer les passions.

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D’un côté, on crie au génie, on parle d’un film radical, d’un geste de cinéma épuré à l’extrême, d’une prise de risque sans précédent. Et oui, c’est vrai, le film est en partie cela. Il pousse la démarche naturaliste de Kechiche dans ses retranchements, à travers la vacuité des discussions de boîte de nuit et la débauche d’alcool. Les acteurs sont tous très convaincants (surtout Ophélie Bau) et la réalisation immersive tente quelque chose. Intermezzo, c’est le documentaire dépouillé de tout message, c’est le miroir le long du chemin. Mais le film pose plusieurs problèmes.

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Kechiche, infréquentable ? 

Intermezzo est aussi le reflet, inévitable, de la misogynie d’Abdellatif Kechiche. Défendre le film devient difficile lorsqu’on connaît le réalisateur. Cette obsession pour le postérieur féminin, bien sûr Kechiche peut la mettre sur le compte du regard que posent les hommes sur les femmes en boîte de nuit. Mais il est difficile de ne pas y voir ses propres fantasmes projetés sur grand écran. Difficile aussi de ne pas voir dans la brutalité de cette scène de sexe un geste gratuit pour satisfaire le voyeurisme du réalisateur. Oui, Ophélie Bau domine la scène. Oui, son plaisir est le seul qui compte dans la scène et il est le seul satisfait. De là à parler d’une scène féministe… il ne faudrait pas prêter au réalisateur des intentions qu’il n’a visiblement pas. D’autant plus lorsque l’on sait à quel point Kechiche met de lui et de son histoire dans ses films. Dans Canto Uno, on comprend très clairement qu’Amin, c’est Kechiche, le jeune homme qui espère percer dans le milieu du cinéma avec ses petits scénarios. Dans Intermezzo, Amin revient, donc Kechiche revient, et cela ternit profondément le film.

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Amin, dans Mektoub, My Love : Intermezzo

Le scandale n’a fait que s’accentuer après la projection, avec les excuses et la « fuite » de Kechiche, mais aussi l’absence d’Ophélie Bau (officiellement pour un tournage), qui était pourtant présente lors de la montée des marches et qui n’a peut-être pas forcément apprécié de se voir twerker pendant trois heures. La polémique s’est encore amplifiée avec la conférence de presse qui a suivi le film, lors de laquelle Kechiche a déclaré avoir cette fois-ci interdit à ses acteurs de parler des conditions de tournage. Il provoque le malaise à plusieurs reprises en opposant un simple « non » à certaines questions des journalistes, refusant par exemple de dire combien de temps le tournage avait duré. Comme pour clore le scandale comme il se doit, Midi Libre révèle un témoignage sur les conditions de tournage dans la boîte de nuit, qui affirme que celui-ci se poursuivait jusque très tard dans la nuit, avec beaucoup d’alcool et un réalisateur très exigeant. Kechiche aurait notamment (beaucoup trop) insisté auprès d’Ophélie Bau et de son compagnon, lui aussi acteur dans le film, pour obtenir une scène de sexe non simulée. D’après ce même témoignage, à force d’alcool et d’insistance, les acteurs auraient accepté de s’y livrer. Si ce témoignage était corroboré, il pourrait avoir de graves conséquences pour Kechiche, surtout que celui-ci est déjà la cible d’une plainte pour harcèlement sexuel de la part d’une actrice de 29 ans (accusations que le réalisateur réfute). Les scandales commencent à s’accumuler pour Kechiche, et ce dernier pourrait se révéler être celui de trop.

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Au delà de ça, la méthode de Kechiche pose la question de la relation qui lie un réalisateur et ses acteurs. Parce que Kechiche est loin d’être le seul réalisateur à avoir usé de méthodes controversées pour tirer ce qu’il voulait des acteurs. Clouzot aurait traumatisé Romy Schneider sur le tournage de L’Enfer. Kubrick terrorisait Shelley Duvall sur le tournage de Shining, lui faisant recommencer des centaines de fois certaines prises. Pareil pour Fellini, qui n’était jamais satisfait de la scène de la fontaine dans La Dolce Vita et obligera Mastroianni à la tourner plusieurs fois, alors que l’eau y est glaciale et que l’acteur ne cesse de boire de la vodka pour se réchauffer. Friedkin tirait des coups de feu au hasard sur le tournage de l’Exorciste pour obtenir de la vraie terreur dans les yeux de ses acteurs. Pialat, Coppola, Hitchcock… la plupart des grands réalisateurs trainent derrière eux des histoires de ce genre. Toute la question étant de savoir jusqu’où il est acceptable pour un réalisateur d’aller afin de satisfaire à sa vision artistique.

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En ce qui concerne Kechiche, difficile de justifier et tolérer de telles conditions de tournage, et ce quel que soit son génie ou son projet. Reste à savoir si les scandales le feront changer ou au contraire persévérer dans sa méthode jusqu’au boutiste. L’avenir nous le dira, puisque le réalisateur a déclaré qu’il continuerait la saga Mektoub, My Love,  jusqu’à neuf films possibles d’après ses déclarations.

Mathias Chouvier

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