Festival de Cannes : Jour 3

Troisième et dernier jour de nos envoyés spéciaux au Festival de Cannes.

Au programme : Les Misérables de Ladj Ly, Mektoub My Love : Intermezzo d’Abdellatif Kechiche, Sibyl de Justine Triet et It must be heaven de Elia Suleiman. 

 

    1ère séance : Les Misérables de Ladj Ly

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Marine : 6/10. Des acteurs excellents et une réalisation sympathique qui nous immerge parfaitement à la fois au sein de la BAC et à la fois au creux des habitants qui peuplent les quartiers difficiles. Malgré le fait que le film est plutôt subtil et ne tombe jamais dans le pathos, rien de bien nouveau sous le soleil.

Mathias : 7/10. Drôle de film que Les Misérables. On s’attendait à un état des lieux des banlieues, façon documentaire. Si Les Misérables est bien cela, il est aussi plus. C’est un portrait d’humains, une analyse qui va plus loin que le simple constat des problèmes qui gangrènent ces quartiers. On voit les hommes derrière la BAC, on voit ce qui cloche dans leurs rapports avec les locaux. La mise en scène utilise efficacement le drone, même si elle reste sans grande originalité. Donné en héritier de La Haine, le film semble plutôt dialoguer avec le futur qu’avec le passé, avec PNL plutôt qu’avec Kassovitz. Les acteurs sont tous très bons, et il est franchement difficile de rester hermétique à cette expérience totalement immersive qui culmine avec la scène finale. Vous êtes dans la voiture de la BAC, vous êtes la BAC, et vous découvrez le quotidien de ces millions d’oubliés de la République. C’est captivant, c’est bien fait, c’est bien joué. Reste que le film ne s’embête pas trop de subtilités, ce qui lui nuit quelque peu, sans grande incidence sur sa qualité toutefois.

Pierre : 7/10. Les Misérables dépeint les banlieues comme cela n’avait pas été fait depuis longtemps. Si l’on pourrait penser de prime abord que le film ne cherche qu’à dénoncer les violences policières, il va en fait beaucoup plus loin. Véritable état des lieux de la vie en cité, il montre les conflits d’intérêts pour son contrôle et remarque avec brio que l’objectif de tous, flics, médiateurs ou voyous, n’est pas que la paix règne mais qu’ils se fassent respecter. La conséquence sur la jeunesse est qu’elle se retrouve enfermée dans ce cercle vicieux d’affrontements, au point qu’elle finit par l’intégrer et en faire son mantra. Sans concession, on voit en ce film un digne héritier de La Haine car, s’il est moins abouti sur la forme, il gagne en fond par rapport au film de Mathieu Kassovitz. Le long-métrage est pourtant loin d’être mis en scène à la va-vite et l’aspect quasi-documentaire renforce la vraisemblance de ce film coup de poing. Si l’on peut regretter le manque de nuances, cela est fait au service d’une morale présente dès la superbe première scène et à laquelle fait écho la scène de fin : la jeunesse reprendra ses droits.

3ème séance : Mektoub My Love : Intermezzo d’Abdellatif Kechiche

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Marine : 0/10. Bien que l’idée de départ soit intéressante, le tout est très long, très ennuyeux et l’on se retrouve à regarder sa montre toutes les cinq minutes, désespérés de ne même pas en être à la moitié. La prise de risque du réalisateur de peindre le portrait d’une soirée entre jeunes se révèle donc très indigeste. En plus de cela, le tout est profondément sexiste. Abdellatif Kechiche passe littéralement 3h30 à montrer la femme comme un objet sexuel. Si le film avait servi à la dénonciation, on aurait pu acclamer la performance sauf, qu’ici, ce n’est pas le cas. Dans cet Intermezzo, on sait parfaitement que le réalisateur ne met en scène que ses fantasmes : avec, entre autres, 356 plans de fesses, 450 plans de twerk, 215 plans de seins, 13 minutes gratuites d’une scène que l’on ne trouverait normalement que sur pornhub etc… et c’est très dérangeant. Très dérangeant parce que le réalisateur ne filme jamais les hommes. Quel intérêt après tout? Il prend même soin de couper, lorsque l’on devrait voir, les parties masculines. Dans sa conférence de presse, Abdellatif Kechiche explique qu’il a voulu filmer des corps. Très bien. Mais dans ce cas, pourquoi ne pas filmer aussi le corps de l’homme, tout aussi important dans la sexualité? Et si on ne veut pas filmer l’homme, très bien, mais pourquoi ne pas dire « j’ai voulu filmer le corps de la femme » au lieu de « j’ai voulu filmer des corps »? La misogynie que l’on déguise habilement à coup de mauvaise foi et de « c’est de l’art » reste de la misogynie. Ici, que des femmes, des fesses, des seins, et une perversité odieuse qui ne devrait plus avoir sa place en 2019. Pathétique.

Mathias : 6/10. Digne successeur d’Irréversible, en terme de controverse, le second volet de l’œuvre fleuve commencée par Abdellatif Kechiche en 2017 avec Canto Uno frappe fort et divise la Croisette. Il faut dire que le film est extrêmement difficile d’accès. Long, très très long (3h30), le film est d’autant plus difficile à regarder qu’il ne raconte pour ainsi dire rien (30 minutes de plage, 2h50 de boîte de nuit, 10 minutes de petit matin). Véritable expérience cinématographique, où toutes les règles de la narration sont déconstruites, Intermezzo est affaire de sensations et uniquement de sensations. Pour l’apprécier, il faut n’avoir aucune attente, accepter de passer une très longue soirée en boîte de nuit à voir des filles se trémousser. Taxé de misogynie crasse (le film compte environ 2h de plans sur des fesses), il semble pourtant qu’il y ait quelque chose à trouver sous cette amas de postérieurs, quelque chose de beau et poétique sur la jeunesse, quelque chose de l’ordre de l’art uniquement. On en ressort lessivé, comme si on avait nous aussi vécu cette soirée en boîte de nuit. 3h de techno (et de ABBA) auront suffi à faire de ce film l’expérience la plus intense jamais vécue au cinéma. Reste que l’oeuvre a des défauts, notamment sa longueur excessive, ou sa scène de sexe (beaucoup) trop explicite, non simulée (les deux acteurs qui la jouent sont en couple) et totalement inutile. Oui mais voilà, on avait pas vu de geste aussi radical depuis très longtemps au cinéma. Si on laisse de côté le passif de Kechiche, le film semble être un portrait fidèle et bizarrement réaliste d’une jeunesse vaine mais heureuse de vivre. Difficile cependant de ne pas y voir aussi les fantasmes de Kechiche mis sur grand écran, surtout lorsqu’on voit le traitement réservé au sexe de l’homme, soigneusement caché par le film quand celui de la femme est exposé au grand jour. Mais pour le courage du geste, pour la performance du casting (Ophelie Bau impressionne), pour la puissance de la mise en scène, le film est à saluer.

Pierre : 3/10. Mektoub My Love : Intermezzo. Voilà le film scandale du Festival de Cannes 2019. Cela faisait longtemps que la Croisette n’avait pas connu une telle déflagration suite à la projection d’un film. Chef-d’œuvre crient certains, abomination crient d’autres. Film ultra-sensoriel, on y vit une soirée en boîte de nuit avec les jeunes rencontrés dans Canto Uno. Mon Dieu que c’est éprouvant. Le naturalisme qui fait la patte d’Abdellatif Kechiche est ici poussé à son paroxysme : les jeunes passent 3h en boîte de nuit donc le film passera 3h en boîte de nuit. On sort de ce film-fleuve avec les oreilles qui bourdonnent, un mal de tête et l’impression d’être ivre. Côté expérience, il est vrai qu’il est difficile de faire plus prenant que Mektoub My Love : Intermezzo tant on se sent happé par le film et catapulté au milieu de cette soirée alors même que, scénaristiquement, il n’y a rien hormis les marivaudages de jeunes adultes complètement immatures. Là où le film dérange c’est sur la forme. Sur 3h30 de film, on voit à l’écran plus de 2h de fesses qui dansent, twerkent et remuent dans toutes les positions possibles et imaginables. Cela n’est pas utilisé pour dénoncer une quelconque forme de machisme et apparaît très vite écœurant. Le point d’orgue de cette sexualisation à outrance des femmes est une scène de cunilungus de presque 15 min digne d’un film pornographique. Insoutenable à regarder, d’autant plus que le réalisateur prend en revanche bien soin de toujours montrer le minimum du corps de ses personnages masculins. On dirait que Kechiche filme ses fantasmes adolescents. Reste qu’il faut souligner la performance incroyables de tous les acteurs, Ophélie Bau en tête, et que rarement un dialogue n’aura sonné aussi vrai au cinéma que celui de la première scène sur la plage. Malheureusement pas suffisant pour sauver le film.

    3ème séance : Sibyl de Justine Triet.

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Mathias : 6,5/10. Nouveau film de Justine Triet, Sybil se construit comme un labyrinthe dans lequel fiction et réalité, mais aussi réalité de soi et réalité de l’autre se mélange. Virginie Effira y campe une psychologue qui veut écrire un livre mais accepte une dernière patiente, actrice de profession, qui rencontre des difficultés sur le tournage. A partir de là, le livre, le film, la vie de la psy et celle de l’actrice se mélangent dans une danse irréelle qui fait ressurgir les vieux démons d’Effira et provoque la confusion entre les personnages. Et si le développement du film est bon, la fin laisse perplexe. On en ressort en se demandant quel pouvait bien être le propos du film. Sybil échoue un peu sur la ligne d’arrivée, il ne réussit pas à convaincre totalement de sa pertinence, ce qui est à regretter tant l’intrigue était rondement menée. Il reste que le casting est à tout point de vue excellent, que le réalisation est souvent sublime et la BO délectable. Un bon film en somme, malheureusement oubliable parce que personne ne se rappelle de ceux qui ne franchissent pas la ligne d’arrivée.

Pierre : 6/10. Après une sélection à l’ACiD 2013 et à la semaine de la critique 2016, Justine Triet vient présenter Sibyl en compétition au Festival de Cannes 2019. Toujours porté par une Virginie Effira resplendissante, on y suit une écrivaine refoulée devenue psychothérapeute qui revient à ses premières amours. Mais elle revient à toutes ses premières amours. Invitée à faciliter le tournage d’un film, elle va bientôt finir par confondre fiction, réalité, passé et présent. La mise en scène est au service de ce propos, notamment dans un plan magnifique ou retour caméra du tournage et vrai film fusionnent. Sibyl c’est encore une fois le portrait d’une femme forte quarantenaire blessée par la vie qui tente de ne pas se noyer dans un océan de frustration et de regrets. Alors oui le sujet est intéressant et le film est souvent drôle, oui les acteurs sont tous bons. Mais on a un peu l’impression de revoir le même film encore et encore avec Justine Triet. D’autant qu’ici, le fait de reprendre Virginie Effira pour jouer un personnage qui ressemble trait pour trait à son personnage de Victoria n’arrange pas à la différenciation. A la fin, on a donc une belle comédie douce-amère que l’on oubliera malheureusement assez vite.

    4ème séance : It must be heaven d’Elia Suleiman

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Mathias : 3/10. Il paraît que c’est un excellent film. Il paraît que c’est très drôle. Il paraît même que c’est un grand film politique. C’est surtout très ennuyeux. On ne doute pas de la pertinence du propos sur la Palestine, on ne doute pas que l’humour est omniprésent. Mais le film ne s’adresse qu’à ceux sensible à ce type d’humour très particulier. Quasi vide de dialogue, le film enchaîne les séquences soi-disant comiques qui ressemblent parfois à un mauvais sketch de Mr. Bean version Moyen-Orient. Comique de répétition à gogo et vannes lourdingues sur les armes aux États-Unis, séquences parisiennes inutiles voire gênantes… ne reste plus au film que sa réalisation, soignée (si vous aimez les plans fixes). Le jeu d’acteur, ou jeu DE l’acteur (les autres étant anecdotiques), est plutôt bon. Encore une fois, le sous-texte pro-palestinien est loin d’être accessible à tout le monde. Donc si vous n’êtes pas sensibles à cet humour, et que vous ne comprenez pas le sous-texte, préparez vous à dormir 1h30 durant. Sinon, le film est probablement réussi.

Pierre : 4/10. Ovni cinématographique, il est censé questionner sur la Palestine à travers les pérégrinations du cinéaste à travers Paris et New-York. Dans chacune de ces deux villes, des éléments n’ont de cesse de lui rappeler sa patrie d’origine. Souvent comparé à Jacques Tati ou Buster Keaton, il est malheureusement loin d’avoir leur talent. Bien que l’on rigole parfois devant l’humour absurde déployé par le réalisateur (l’oiseau en tête), on reste souvent perplexe devant beaucoup de tentatives ratées. D’autant plus que le film est souvent très métaphorique et qu’il faut posséder des trésors de culture palestinienne pour comprendre les références du film. La mise en scène est soignée mais on est vite ennuyé par l’enchaînement de plans fixes avec peu de rythme. Reparti de ce Festival de Cannes 2019 avec un prix spécial, le jury, plutôt que de récompenser les points forts d’un film qui en a finalement peu, a souhaité délivrer un message public de soutien à la Palestine. Reste que le plan final avec un air de « Roulez jeunesse » termine le film avec une belle note d’espoir sur la création d’un état palestinien. Peu inspiré mais inspirant.

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