Jessica Forever : nihilisme ou néant ?

Jessica Forever est le premier long métrage de Caroline Poggi et Jonathan Vinel. Conspué à la Berlinale, s’attirant les foudres des spectateurs dès sa sortie en salle le 1er mai, porté aux nues par les pontes de la critique presse française, ce film de genre divise autant qu’il fascine les amateurs du septième art. Aussi, comme à Salles Obscures on aime bien surfer sur la vague et que l’on est clairement les mieux placés pour critiquer allègrement la moindre oeuvre un peu indé, on s’est dit qu’il serait pertinent de se pencher sur le cas Jessica Forever histoire de se creuser un peu les méninges avant les vrais partiels (bisous à tous les L2… Vous allez tellement crever les gars).

Une démarche esthétique cohérente

Caroline Poggi et Jonathan Vinel signent donc ici leur premier long métrage mais pas leur première création. Les jeunes réalisateurs avaient ainsi notamment déjà livré un court-métrage intitulé Tant qu’il nous reste des fusils à pompe à la Berlinale. Ce premier essai visuel avait d’ailleurs remporté l’ours d’or du meilleur court et posait l’armature de l’univers et de la démarche graphiques que veulent développer Poggi et Vinel. Cadre fixe aux contrastes forts, couleurs presque surnaturelles relevant davantage d’une capture d’écran d’un compte instagram, pose étudiée, corps herculéens et visages archangéliques, Jessica Forever puise ses inspirations esthétiques dans les références post-Internet des adolescents. 

Long métrage à la croisée, trop rare en France, des genres (film d’action, d’anticipation voire de SF pure, survival, thriller mais aussi et surtout teen movie), Jessica Forever est une étrange fiction dystopique qui emprunte aussi bien aux thèmes de Larry Clark qu’à la caméra d’un Dumont ou d’un Gaspar Noé. Les réalisateurs filment donc les péripéties d’un groupe d’orphelins masculins, traqués par les drones de combat d’un gouvernement davantage proche d’une entité invisible que d’une véritable institution. Ces garçons survivent grâce à leur chef, leur mère, leur prêtresse : Jessica. Interprétée par Aomi Muyock que l’on avait découverte dans Love (tiens coucou Gaspar), Jessica est le symbole du cinéma que veulent imposer Poggi et Vinel. Pure et en même temps terrible, froide et maternelle, violente et candide, le personnage incarne l’imagerie du film. Celle que l’on retrouve chez les jeunes, celle d’un monde de photographies truquées, étirées et affichées, celle d’un monde d’extrême et d’une fragilité émotionnelle immense. 

Les non-lieux qui sont le théâtre des non-aventures des non-personnages sont donc des projections de l’imaginaire impur adolescent (banlieues de béton et de gazon, immenses villas épurées, îles paradisiaques) : un univers sans adulte, d’une violence sous jacente entre pornographie pixellisée et tumblr photoshoppé. Le film abandonne immédiatement l’idée d’une trame scénaristique classique et se contente de suivre sa démarche esthétique jusqu’au bout (en témoigne la scène des chatons sur le parking). 

Poggi et Vinel ne chercheraient donc pas à construire une histoire ni même des personnages mais bien un Beau si contemporain. Aussi, Jessica Forever est une oeuvre qui cherche à définir un nouveau cinéma, un cinéma qui se veut pure esthétisme et abandonne les codes du septième art pour montrer littéralement les thèmes qu’il veut aborder (consumérisme, militarisme et jeunesse paumée). Dès lors, pour faire plaisir à Truffaut et sa politique des auteurs, Jessica Forever s’inscrit en effet parfaitement dans la filmographie de Poggi et Vinel avec son imagerie si particulière et son rapport à la jeunesse. 

Toutefois, et l’on atteint ici les limites de la critique, briser les codes du cinéma ne saurait être pertinent que si l’on propose une définition pérenne d’un nouveau genre de long-métrage. Et surtout, briser à tout prix les codes, sacrifier son histoire et ses personnages pour sa démarche jusqu’au boutiste d’édification de l’image c’est, en réalité et de manière simpliste, abandonner l’idée même d’un film. 

Détruire le cinéma

Vous pouviez lire plus haut que l’on atteignait ici la limite de la critique. En effet, le présent argument s’appuie sur une définition précise, classique (et donc quelque part subjective) de ce qu’est le cinéma. Le cinéma, si l’on se contente de l’étymologie, c’est “l’écriture par le mouvement”. De là découle l’adage incontournable pour tous les amateurs du septième art, show don’t tell. Un film repose sur l’équilibre infiniment fragile entre ce que la caméra veut bien nous montrer et ce qu’elle nous cache volontairement. De la subtilité du jeu des acteurs, des cadres, de la lumière, de la mise en scène et même de la musique dépend l’entière compréhension d’un long métrage par le spectateur. Celui-ci tire ses conclusions sur les personnages, l’intrigue, l’univers que développe le réalisateur grâce à ce qu’il voit à l’écran (l’on enfonce quelques portes ouvertes mais justement). 

Jessica Forever ne respecte absolument pas cet axiome cinématographique. Poggi et Vinel prennent le parti d’une narration réduite à un premier degré extrême. Dès lors, une voix off qui émane de différents personnages décrit tout ce qu’il se passe à l’écran. Si l’un des orphelins est en colère, la voix off annoncera sans confusion possible que ce dernier est en colère et pourquoi il est en colère. Les dialogues sont purement informatifs et ne contribuent surtout pas à l’élaboration des personnages. Ceux-ci échangent donc des informations que le spectateur aurait pu obtenir via la mise en scène. Et c’est donc ici que Jessica Forever pose un véritable problème. Le film se contredit sans cesse. 

Aveuglé par sa démarche artistique, tout à fait louable, le long métrage se heurte aux problèmes de narratologie qu’il a lui-même créés. Le spectateur ne peut s’attacher à aucun des personnages puisque ceux-ci ne sont que décrits à travers quelques lignes. L’un des pires exemples est celui de l’histoire de l’un des orphelins appelé Lucas, interprété par Augustin Raquenet. Celui-ci est en effet visité par le fantôme d’une jeune fille qui lui apparaît dans une sorte de flash de lumière désintégrée. Or, dès la première fois que l’ectoplasme jaillit à l’écran, le film s’arrête et une fiche de présentation de personnage de RPG nous indique qu’il s’agit de la soeur du protagoniste et qu’elle a été tuée d’une balle dans la tête, laissant le pauvre Lucas dévasté. Encore une fois, ce choix d’affichage est cohérent avec l’imagerie très 90’s que veut défendre le film, les jeux vidéos étant désormais un support visuel incontournable et démocratisé et non plus un medium obscur réservé à quelques geeks. Toutefois, cet élément pose problème puisque, loin de servir le propos du film, il apporte un éclairage brutal sur des personnages jusqu’alors mystérieux et surtout enlève toute possibilité d’interprétation au spectateur. D’autant plus que le parallèle avec le jeu vidéo devient bancal puisque le système narratif d’un jeu repose traditionnellement sur le suivi d’un personnage précis et non pas d’une meute. 

Le spectateur sait finalement tout d’un monde que Poggi et Vinel filment comme énigmatique, hostile, dangereux, désamorçant toute tension que le long métrage aurait pu emprunter à son côté thriller survival. Un autre problème que vient soulever ce choix de narration est l’acting. Alors loin l’idée de critiquer sans vergogne le jeu des acteurs (d’autant plus que la présence d’un Franck Falise est appréciable après sa performance dans Patient même si ici et bah il sert à rien). Néanmoins, il faut souligner que la destruction des dialogues entraîne une pauvreté rythmique qui lasse rapidement le spectateur. Les acteurs sont contraints de n’afficher que très peu d’émotion, la voix off se chargeant de les dire pour eux. Il devient donc extrêmement compliqué de développer une attache émotionnelle avec ces non-personnages. Enfin, la violence qui est censée caractérisée ces orphelins n’est jamais montrée ni même suggérée. Elle est dite à travers la voix off et les dialogues, rendant peu crédibles les backstories monstrueuses de ces jeunes gens. 

Jessica Forever est donc un long métrage expérimental inscrit dans une démarche particulière. Détruisant les codes classiques du cinéma, le film se veut l’étendard d’un renouveau des genres, une oeuvre en marge des imageries et narration traditionnelles choisissant comme leitmotiv non plus les références anticonformistes habituelles de la Nouvelle Vague mais bien celles des dernières générations, celles que l’on trouve sur les réseaux sociaux ou dans les jeux vidéos. Désireux de décrire une jeunesse en proie à une violence émotionnelle et physique, le film oublie de la montrer et se contente d’afficher une esthétique qui parle à cette jeunesse sans l’incarner. 

Jessica Forever est toutefois un film à voir puisque amenant à s’interroger sur la définition même du cinéma. Pour les puristes adeptes des carcans classiques comme moi, le film est une abomination et abandonne l’idée même d’être un film, devenant juste la dernière photo d’un fil d’actualité uniforme. Pour d’autres il s’agit d’une oeuvre d’art contemporaine qui, loin de prétendre répondre à une forme d’universalité structurelle, se veut simplement recherche d’une esthétique. 

 Timothée Wallut

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