Pourquoi Skam est ce qui est arrivé de mieux aux séries pour adolescents

Skam, c’est quoi ? C’est tout d’abord une petite série norvégienne sans prétention de la chaîne publique NRK, lancée en 2015 dans l’ignorance générale et imaginée par une femme, Julie Andem. La série suit un groupe d’adolescents, et chaque saison se concentre  sur l’un des membres de ce groupe. Le noyau dur de ce groupe d’amis est composé de cinq filles (Eva, Vilde, Noora, Chris et Sana), et deux garçons (Jonas et Isak), autour desquels gravitent d’autres personnages comme William, Chris ou Eskild. Dans son contenu, la série n’avait sur le papier rien de très original donc. 

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De gauche à droite : Noora, Vilde, Sana, Chris et Eva

Pourtant, la série innove, et sur plusieurs aspects.

Tout d’abord, sur la forme. La série propose un concept inédit et particulièrement bien pensé. En effet, elle est la première à s’être emparé des réseaux sociaux comme véritable plateforme de la série. Ainsi fonctionne Skam : chaque jour, à l’heure exacte où il est censé se produire dans la série, un extrait est diffusé sur le site de la chaîne NRK. Autrement dit, si à 18h10, Sana rentre chez elle par exemple, à 18h10 sur le site vous trouverez l’extrait qui vous montre cet instant précis. Un extrait de quelques minutes par jour, donc jusqu’à sept extraits par semaine, condensés dans un épisode hebdomadaire tous les vendredis. Vous pouvez donc suivre la série en temps réel, ou, comme une série plus classique, regarder un épisode par semaine.

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L’introduction de chaque extrait, ici Vendredi à 20h17

Autre innovation : les personnages sont quasiment des adolescents réels. En effet, vous pouvez en plus des extraits suivre leurs échanges par sms ou Facebook sur le site, au moyen de captures d’écrans, mais aussi suivre les personnages sur Instagram où la production gère leur compte fictif, avec de nouveaux posts régulièrement. Ainsi, les personnages sont rendus réels au maximum, à tel point que la frontière entre la série et la réalité devient très floue. Sur la forme, Skam est donc une innovation totale, en proposant un concept jamais vu qui vous invite à vous fondre dans le groupe d’amis. 

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Les captures d’écran disponibles en ligne (l’occasion de réviser votre norvégien)

Sur le fond, la série est aussi bien loin des séries pour ados traditionnelles, la plupart du temps américaines. Premièrement, nous l’avons dit la série est norvégienne. La culture norvégienne est très différente de ce que l’on connait des adolescents. Ils y sont plus libres, et cette liberté se ressent dans la série qui aborde sans détour le sexe chez les jeunes, le viol, l’alcool, la consommation de drogue, la religion, le port du voile, sans oublier les traditionnels problèmes de coeur que l’on rencontre chez les adolescents. Un peu comme Skins l’avait fait en son temps, tout en restant plus proche de la réalité, Skam se veut quasi documentaire dans sa vision de l’adolescence. Elle n’oublie pas pour autant les intrigues amoureuses ou autres rivalités, mais elle ne tombe jamais ou presque dans le cliché. Elle aborde de manière frontale la sexualité des ados, souvent crue et sans tabou, comme en parle les adolescents entre eux finalement (cf l’intro de l’épisode 1 de la saison 2, succession de photos osées d’adolescents en soirée).

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Skam est aussi la première série pour ados en mettre en vedette (saison 4) une jeune fille voilée, tourmentée entre l’envie de profiter de sa jeunesse et sa foi. La série aborde des thèmes très audacieux sans aucun jugement de valeur, et nous fait de surcroit découvrir la culture norvégienne (les fameux Bus par exemple). Plus qu’une série pour ados, Skam est en fait un véritable portrait de la Norvège d’aujourd’hui, et de sa jeunesse.

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Cela permet sans doute d’expliquer le succès sans précédent qu’a connu la série, attirant en moyenne chaque semaine 1 million de téléspectateurs, sur seulement 5 millions d’habitants en Norvège. Fait rarissime pour une série de ce genre, un norvégien sur 5 se trouvait donc devant sa télé pour suivre les aventures d’une bande d’adolescents. Rapidement, le succès s’est répandu au delà des frontières norvégiennes, gagnant peu à peu toute l’Europe.

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Mais les producteurs de la série se sont donc retrouvés face à un dilemme. En effet, en Norvège, les films et séries nationaux ne payent aucun droit d’auteur pour mettre de la musique dans leur contenu. Aussi, les producteurs de Skam n’y ont pas été avec le dos de la cuillère, piochant aussi bien dans le répertoire de Michael Jackson que de Kanye West en passant par Justin Bieber. Problème : cela rend la série inexportable, puisque dans les autres pays où il faut payer des droits d’auteur, la série serait beaucoup trop chère à acheter. Les producteurs n’avaient même pas le droit de la faire sous-titrer, en anglais par exemple, pour garantir que les épisodes seraient réservés, du moins officiellement, au nationaux norvégiens. Evidemment, les épisodes se sont très vite répandus de manière illégale, sur Internet, créant une grosse communauté de fans. 

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Alors, plutôt que d’exporter la série en elle-même, sa créatrice Julie Andem a décidé d’en exporter le concept. Ont ainsi fleuri plusieurs versions porpres à chaque pays mais reprenant les mêmes intrigues (à peu de choses près) et les mêmes personnages. Quel intérêt ? Finalement, chaque version est devenu un portrait du pays où elle se déroule et des adolsecents qui y vivent. Par exemple, la version française est la seule où Sana (prénommée Imane en France) ne peut pas porter le voile au lycée puisque la loi française l’interdit. Chaque version fait montre des spécificités du pays où elle se déroule, et de la manière dont vivent les adolescents, ainsi que de leur environnement scolaire. Nous avons donc désormais Skam version US, France, Italie, Belgique, Pays-Bas, Allemagne et Espagne, plus ou moins réussies, avec chacune leur vision de l’adolescence. Et chacune leur intérêt. Toutes les versions ont su trouver leur public semble-t-il, puisqu’aucune n’a pour l’instant été annulée. Reste à savoir si l’une d’entre elles osera s’aventurer au-delà des quatre saisons après lesquelles l’original avait choisi de s’arrêter, pourtant au plus fort de ses audiences. Si vous avez foi en mon avis (j’en doute), tournez vous vers la version italienne, étonnamment bien réalisée, étant donné que c’est celle dont la jeunesse est la plus différente de la version norvégienne. Nordique vs méditerranéen, choc des cultures garanti. 

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Skam a donc révolutionné un genre que l’on croyait usé jusqu’à la corde, tant sur la forme que sur le fond, nous donnant au passage une grande leçon de tolérance et d’humilité sans jamais tomber dans le pathos. Skins est tombé de son trône, voici le nouveau souverain au pays de la série pour adolescents. A tel point que Libération en a parlé comme du « Bergman pour adolescents ». 

Mathias Chouvier

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