Séries : Le « petit écran » mérite-il toujours son surnom ?

Cet article aurait aisément pu s’intituler « Le Revanche des séries », pour pasticher une célèbre saga qui elle aussi s’exporte désormais vers le monde des séries. Il fut un temps où cinéma et séries formaient comme une fratrie, unis et très similaires certes, mais dans laquelle il y a toujours un chouchou et un laissé pour compte. Le cinéma, le 7ème art, était le noble fer de lance de la famille, le fameux « grand écran ». Les séries, elles, étaient reléguées au second plan, considérées comme le pendant vulgaire du cinéma, au sens propre du terme. On y trouvait auparavant les programmes phares des grands networks (souvent des soap opera), comme Dallas ou Dynasty, puis avec la diversification des chaînes, des séries cultes comme Buffy contre les Vampires ou Newport Beach sont apparues. Côté français, on s’est longtemps contenté de reprendre les séries d’outre-Atlantique.

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Désormais, tout a changé. Les séries occupent une place prépondérante dans le temps d’écran des spectateurs, ayant gagné en qualité et en visibilité. L’offre n’a jamais été aussi importante, par conséquent le spectateur n’a jamais été aussi exigeant. Entre les chaînes historiques, AMC,  Netflix, Hulu, Amazon Prime, et l’annoncé Apple TV+, les networks proposant des séries se livrent à une concurrence sans répit, forçant aussi cette augmentation de qualité des séries qui réduit le fossé les séparant du 7ème art. Signe que le petit écran se rapproche du grand : Cannes a désormais une antichambre, une version « séries » quelques mois avant la cérémonie pour le cinéma. Retour sur une évolution faite de nombreux ajustements.

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Une évolution du format

Alors, qu’est ce qui a changé pour les séries actuelles ? Le premier constat montre qu’il est devenu très difficile de tracer une ligne entre séries et cinéma. Certaines brouillent habilement le jeu de par leur format. C’est le cas des séries dites « anthologies » qui changent d’intrigue (et bien souvent de casting) à chaque saison ou à chaque épisode, faisant de chacune d’elle une sorte de long film. Fini les séries où il faut avoir vu les 8 saisons précédentes pour comprendre ce qu’il se passe, plus difficiles à suivre qu’un cours de droit administratif. Désormais, vous êtes libres de regarder une saison si celle-ci vous plaît, ou bien de l’ignorer avec dédain. Les anthologies ont toujours existé, c’est vrai (Les contes de la Crypte ou La Quatrième Dimension en étaient par exemple), mais le format était tombé en désuétude dans les années 80-90. La période moderne a vu renaître l’anthologie de ses cendres, pour en faire un format désormais incontournable. 

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La Quatrième Dimension, l’une des premières anthologies de l’histoire

L’un des premiers grands showrunners à avoir exploité le filon est bien entendu Ryan Murphy, dit l’homme aux 999 séries. C’est avec American Horror Story que l’anthologie moderne a véritablement pris de l’ampleur, le format horrifique étant particulièrement adapté à l’anthologie car il est difficile de faire peur sur la longueur. Mais Murphy n’est pas le seul à avoir compris l’astuce, et le curseur a été poussé plus loin encore avec Black Mirror qui change son intrigue mais aussi l’intégralité de son casting à chaque épisode, faisant de certains d’entre eux (parfois longs de plus d’1h10) de véritables films. Black Mirror, anthologie plutôt discrète de la BBC au départ qui a explosé sur Netflix, a donné une seconde jeunesse et un nouveau rythme à l’anthologie, tout en restant une série hautement qualitative. 

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American Horror Story, l’anthologie moderne

Les séries ont aussi su évoluer sur la durée et le nombre de leurs épisodes. Dorénavant, seuls les grands networks américains (et encore) se permettent de proposer des saisons à plus de vingt épisodes de quarante minutes chacun. Non seulement les audiences sont difficiles à maintenir, mais en plus l’offre désormais pléthorique fait que le spectateur se désintéresse vite de ce genre de format lourd. La série « moderne » préfère donc quant à elle rallonger la durée de ses épisodes mais n’en compter qu’une dizaine par saison, pour ne pas lasser le spectateur et renouveler son intrigue plus facilement. A tel point que certaines séries sont désormais plus proches d’un long film, plus faciles à suivre donc. 

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Des perspectives narratives et artistiques étendues

Pour faire simple, il y a encore quelques années, les séries adoptaient globalement trois styles assez distincts, avec quelques séries hybrides qui osaient le mélange des styles. Nous avions tout d’abord le soap opera, divisé en plusieurs sous-genres comme ceux pour adolescents (Dawson, Les Frères Scott et compagnie), ceux pour la famille (7 à la maison) et ceux, n’ayons pas peur des mots, pour les retraités (Les Feux de l’amour). Puis nous avions les sit-com, type Friends, une sorte de soap opera version raccourcie et comique la plupart du temps. Et enfin, nous avions les séries dites bouclées, c’est-à-dire celles qui suivent un ou plusieurs protagonistes mais dont chaque épisode adopte une intrigue différente (avec une trame de fond tout de même), comme Buffy ou Charmed (si vous aviez de la chance, elles combattaient le même démon trois épisodes de suite !) ou toutes les séries judiciaires ou policières type New York Unité quelque chose ou Les Experts « insérer nom de ville ».

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Buffy contre les vampires (7 saisons, 144 épisodes entre 1997 et 2003)

Entendons nous bien, ces trois types de série n’ont pas disparu, bien au contraire. Trente ans après, les Feux de l’Amour sont toujours à l’antenne, bien que la moitié du casting originel soit décédé, et de nouvelles sit-com ou séries policières font leur apparition chaque année (Blue Bloods, Bones et compagnie). Certaines tentent même de renouveler le genre, comme Riverdale, avec plus ou moins de succès, et les reboots d’anciennes séries se multiplient, comme Dynasty ou Charmed récemment.

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Nous face au reboot de Charmed

Mais les séries se sont aujourd’hui globalement affranchies de ce carcan pour trouver un nouveau souffle créatif et développer des intrigues plus ambitieuses sur un temps plus réduit. Aidé par les nouveaux formats précités, les séries, à la manière des films, ont pu créer des intrigues uniques  et globales sur une saison, voire sur toute la durée de la série. Les showrunners (véritable métier désormais à Hollywood) n’inventent plus au fil de la série mais envisagent une unité scénaristique dès le départ. De ce fait, les séries ont gagné en qualité, en densité. 

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Les showrunners, désormais rois à Hollywood

Cet effort a aussi permis l’apparition de nombreuses adaptations littéraires en séries. Quand un livre peut être malmené par le format cinéma, qui impose nécessairement des contraintes de temps, une série permet quant à elle d’exploiter une oeuvre littéraire dans son intégralité et souvent avec l’aide et l’approbation des auteurs. Récemment, ces adaptations littéraires se sont multipliés, en allant piocher aussi bien du côté de Stephen King (la récente Castle Rock) que de Gillian Flynn (nouvelle coqueluche de la littérature américaine). 

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Gillian Flynn et Amy Adams à la première de Sharp Objects

L’un des exemples les plus probants de cet effort est sans aucun doute Game of Thrones, adaptation des romans de Georges R. R. Martin, qui a bousculé le paysage des séries en proposant l’un des premiers formats courts sur un grand network américain, en l’occurence HBO. La série s’est aussi démarquée par son intrigue très cinématographique, étendue et riche, mais aussi sa qualité formelle qui égalait celle de certains films. Elle est la première série à avoir, sur le fond comme sur la forme, brouillé les pistes avec le cinéma. Cette hybridité explique peut-être le succès qu’à rencontrer la série, qui ne s’est pour l’instant jamais démenti. Beaucoup ont tenté de l’égaler, peu y sont parvenus, en tout cas sur la durée. Il y aura donc un avant et un après Game of Thrones. 

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Game Of Thrones face à la concurrence

Les séries ont aussi pu s’emparer de sujets de société et devenir de véritables brûlots ou satires politiques. Citons par exemple le phénomène The Handmaid’s Tales (une autre adaptation littéraire), éminemment politisée et terriblement d’actualité. Fini la futilité des soap opera, désormais la série s’affirme comme un moyen de dénoncer les travers de notre société et promouvoir une vision (souvent politique) du monde. Les séries peuvent désormais lutter pour quelque chose. Les dystopies et autres uchronies sont devenues un médian du combat politique, à la manière de The Man in the High Castle ou The Handmaid’s Tale. Les séries politiques à proprement parler se sont elles aussi multipliées pour dénoncer les dérives du pouvoir, telles que House of Cards ou The Good Wife. En bref, les séries ont désormais quelque chose à dire et elles comptent bien se faire entendre.

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Julianna Marguiles, magistrale dans The Good Wife

De grands noms au générique

Ce qui fait enfin douter que le petit écran soit toujours aussi petit, c’est la multiplication des grands noms du cinéma qui se mettent au format sériel. Des cinéastes comme Danny Boyle  (Trust), Jean-Marc Vallée (Sharp Objects et Big Little Lies), Park Chan-wook (The Little Drummer Girl) ou encore Nicolas Winding Refn (Too old to die young) se sont d’ores et déjà prêtés au jeu, avec pour la plupart beaucoup de succès, ce qui laisse présager que la tendance n’est pas prête de s’inverser.

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Jean-Marc Vallée sur le tournage de Big Little Lies, avec Nicole Kidman et Alexander Skarsgård

Du côté des acteurs aussi, de très grands noms ont aussi accepté de tourner dans des séries, comme Nicole Kidman, Meryl Streep et Reese Witherspoon dans Big Little Lies, mais aussi plus récemment Julia Roberts dans Homecoming, Amy Adams dans Sharp Objects ou Jonah Hill et Emma Stone dans Maniac. Là encore, la tendance semble se confirmer, et peut s‘expliquer par le fait que le tournage d’une série est très différent de celui d’un film et offre aux actrices et acteurs l’occasion de vivre une expérience différente, celle de vivre dans la peau d’un personnage plusieurs épisodes durant, alors qu’ils doivent quitter leur personnage à la fin d’un film. 

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Julia Roberts dans Homecoming

Les séries offrent aussi désormais de véritables tremplins à leurs acteurs qui deviennent de véritables stars, dans d’autres séries parfois mais aussi et surtout au cinéma. Les séries lancent désormais autant de carrières que les films le font. La prestation d’Elisabeth Moss dans The Handmaid’s Tale, acclamée de toutes parts, lui a ouvert les portes du cinéma d’auteur mais pas que, puisqu’elle a joué dans The Square, la Palme d’Or 2017, mais aussi dans le nouveau film de Jordan Peele, Us. Kit Harrington, star de Game Of Thrones, tient actuellement le rôle principal du nouveau film de Xavier Dolan. Quant à Lady Gaga, nommée cette à l’Oscar de la meilleure actrice, elle n’avait auparavant joué que dans la série American Horror Story, un premier vrai rôle qui lui avait déjà valu un Golden Globe. 

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The Handmaid’s Tale, trouvez Elisabeth Moss

Mais au delà des acteurs, désormais de nombreux showrunners passent avec succès au cinéma, parfois sur des productions prestigieuses. L’exemple type est sans aucun doute Cary Fukunaga, auteur de l’excellente saison 1 de True Detective et de la très remarquée Maniac, désormais propulsé à la réalisation du prochain James Bond qui a vu avant lui défiler de grands cinéastes tels que Sam Mendes. Les showrunners peuvent donc aujourd’hui s’exporter très facilement vers le cinéma. 

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Cary Fukunaga, réalisateur du prochain James Bond, sur le tournage de Maniac en compagnie d’Emma Stone

Donc les séries attirent désormais de très beaux noms du cinéma, mais fournissent aussi de nouveaux talents au 7ème art, qui sait mettre en lumière les révélations sérielles. 

Conclusion : le petit écran n’est aujourd’hui plus si petit que ça. L’offre en séries est aujourd’hui quasi aussi importante que celle en film, le contenu est désormais très varié et parfois de très haute qualité, à tel point que pour certains programmes, il devient difficile de tracer la frontière entre cinéma et série. Ce qui est certain en revanche, c’est que les séries n’ont plus rien à envier au cinéma, ni en terme de public, ni en terme de qualité. Le petit écran est mort, vive le petit écran. 

Mathias Chouvier

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