Vox Lux : le pire de l’Amérique dans une fable éblouissante 

Avant de découvrir Vox Lux au Festival de Venise, je ne savais rien du film si ce n’est que le casting était composé de Natalie Portman, Jude Law et Stacy Martin, et qu’il était réalisé par Brady Corbet, plutôt connu en tant qu’acteur (l’un des deux intrus dans Funny Games U.S.) qui signe ici son deuxième film, mais son premier véritablement remarqué. Plutôt refroidis après Un Peuple et son roi le matin, film que Jean-Luc Mélenchon n’aurait sans doute pas renié, j’espérais une bonne surprise.

Et quelle ne fut pas la surprise. 

Vox Lux est une fable, un conte moderne qui met en scène deux stars qui ne font qu’un. Le film suit le parcours de Céleste, jeune tout d’abord, victime d’une fusillade scolaire, qui va se découvrir un véritable talent pour la chanson après ce traumatisme. La jeune Raffey Cassidy interprète Céleste avec brio, à la fois angélique et déterminée, un personnage tout en nuances qui n’aura de cesse de nous étonner par sa force de caractère alors qu’elle pouvait sembler fragile et malléable au début du film. Céleste est accompagnée de sa soeur, interprétée par Stacy Martin, qui ne tombe pas dans le cliché de l’acolyte jalouse mais sait au contraire épauler sa soeur alors que sa carrière décolle, mais aussi par son manager (Jude Law, surprenant). 

martin-portman-cassidy-corbet-75th-venice-international-film-festival-01
Stacy Martin, Natalie Portman, Raffey Cassidy et Brady Corbet à la première de Vox Lux lors de la Mostra de Venise

Puis un bond dans le temps nous montre Céleste âgée d’une trentaine d’années (cette fois-ci interprétée par Natalie Portman), alors au sommet de sa carrière, toujours accompagnée de sa soeur. Céleste est aussi désormais mère, mais elle entretient des rapports compliqués avec sa fille (étrangement interprétée par Raffey Cassidy, la Celeste jeune, vous suivez ? Alors que Stacy Martin interprète toujours la soeur). Ce recyclage partiel du casting nous a quelque peu étonné, mais il fait sens dans le film et vous comprendrez pourquoi. 

Donc cette Céleste plus âgée, qui occupe la majeure partie du film, nous est présentée au moment où une nouvelle fusillade a lieu, cette fois-ci sur une plage. Quel rapport avec notre star, me direz vous ? Eh bien les tireurs portaient au moment de la fusillade des masques issus d’un clip de Céleste. La chanteuse est mise au courant avant une conférence de presse, ce qui fait alors ressurgir des souvenirs qu’elle croyait enfouis à jamais. 

tumblr_phxorwYypV1qjm8b5o2_500

Le film, de prime abord, ne dit pas grand chose. Il se contente de suivre le parcours d’une abîmée, qui tente de s’en sortir en surmontant ce qu’elle croyait avoir déjà surmonté. Il est surtout une métaphore de l’Amérique spectacle, qui pense tout surmonter à coup de paillettes et de show monstrueux. Le véritable sujet du film, ce n’est pas la difficulté à gérer la célébrité, car dans ce cas le propos serait dénué à l’extrême. Non, le véritable propos du film est la difficulté qu’ont les Etats Unis à faire face à leurs problèmes, et la façon dont ils parviennent toujours à les contourner sans les régler. Avec au centre de cette réflexion, une virulente critique des armes à feu et de l’Amérique répressive envers les minorités et ceux qui sont différents. 

Screen-Shot-2018-10-25-at-12.02.55-PM

Ce propos est appuyé par les deux fusillades, très violentes, qui interviennent au cours du film, mais aussi par le fait qu’à chaque fois les tireurs aient tenus à se distinguer (par les masques ou les lentilles que portent le premier). La seule réponse que Céleste trouve à tout cela, c’est d’en faire une chanson, ce qui la conduira à la célébrité. Et lors de la deuxième fusillade, elle est tout autant démunie puisqu’elle refuse de digérer la nouvelle et veut assurer son show. Alors que tout le monde tente de raisonner Céleste, alors que ses souvenirs viennent lui chatouiller le sommet du crâne, Céleste fait la sourde oreille et se drogue pour oublier qu’elle se souvient. 

 

D2RTPmZWwAEJvxI.jpg-large
La fusillade sur la plage

Et en cela, il est intelligent que Raffey Cassidy joue à la fois Céleste jeune et la fille de Céleste, car finalement cela montre que le schéma se répète, Céleste commet les mêmes erreurs avec sa fille que celles qu’elle a commises dans son jeune âge. Au lieu d’apprendre de son passé, elle préfère l’ignorer et faire de sa fille son double. Cela montre aussi que quelque part, Céleste est encore une enfant, capricieuse, à l’instar de cette scène dans les loges où elle semble faire un caprice digne d’une enfant de dix ans. Tout cela fonctionne comme le miroir de l’Amérique, qui tourne le dos à ses problèmes pour se concentrer sur ce qui ne compte pas vraiment. Céleste, c’est le show business, c’est le star system, mais c’est aussi et surtout la politique de l’autruche. 

vox-lux-movie-three
Céleste (à droite) et sa fille, qui jouait auparavant Céleste jeune et porte ici à sa veste, de quoi confondre un peu plus les deux personnages

Céleste est tout ce qui pose problème, et en même temps on ne peut s’empêcher de s’attacher à ce personnage, complexe mais fragile, qui a grandi à l’envers, qui fait des erreurs mais veut se racheter auprès de sa fille et de sa soeur. Une héroïne imparfaite, un pays imparfait. Tout n’est pas à jeter chez Céleste. Et la dernière scène, son concert, nous montre que même si elle n’a pas conscience de ses faiblesses, Céleste est prête à les surmonter, avec le soutien de sa famille, qui finit par apprécier le concert. 

VOX LUX (c) All Right Reserved (3)
Céleste et sa soeur

Visuellement, le film est époustouflant. Si Brady Corbet n’a pas beaucoup d’expérience en tant que réalisateur, il fait pourtant ici un travail remarquable autour de Céleste en lui construisant une image à la Lady Gaga, en plus mystique. La scène du clip avec le fameux masque est particulièrement réussie, mais aussi celle de la fusillade sur la plage qui fait froid dans le dos. Seul bémol pour la scène finale, un peu « cheap » (Portman s’en tire mieux en danse classique qu’en chorégraphies à la Britney Spears), mais tout de même très réjouissante. 

vox-lux-1

Niveau chanson (car oui, Céleste chante vraiment), le film s’en tire très bien avec une bande originale particulièrement réussie qui sait créer une pop crédible, avec certains titres que l’on pourrait croire issus du répertoire des icônes actuelles de la pop music. La voix de tête, fluette mais hypnotique, de Natalie Portman porte le film mais peine un peu à convaincre lors de la scène du concert. 

vl_01614

Les acteurs sont quant à eux tous très bons, en particulier la jeune Raffey Cassidy, déjà très remarquée dans La Mise à mort du Cerf sacré, mais surtout Natalie Portman qui prouve encore une fois qu’elle peut tout jouer, avec une aisance déconcertante. Sans conteste l’une des plus grandes actrices de ce siècle. 

En somme, le film est une ambitieuse critique de l’Amérique moderne, jamais moralisateur, pas complètement abouti pourtant mais qui promet au jeune Brady Corbet un très bel avenir dans le réalisation, surtout s’il continue à soigner son esthétique à ce point, et à réunir des castings aussi réussis. Réjouissant. 

Mathias Chouvier

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s