Verhoeven, le phoenix du cinéma

A l’occasion de la sortie annoncée d’un documentaire sur Showgirls, l’un des films les plus controversés du réalisateur hollandais, il semble opportun de revenir sur la carrière incroyable de Paul Verhoeven, qui aura su traverser les époques et les genres et se réinventer sans cesse, tout en restant fidèle à son style, sortant plus fort de tous ses échecs, parfois cuisants mais rarement justifiés. Retour sur le parcours de ce phoenix du cinéma, à travers les points clés de sa carrière. 

de-bont-verhoeven
Verhoeven sur le tournage de son deuxième film « Turkish Délices »

 

Le succès en terre natale 

Verhoeven, comme le laisse entendre son patronyme, est né au Pays-Bas donc. Après un petit passage par la télévision, c’est avec son deuxième film en 1973, Turkish Délices, qu’il explose en terre hollandaise. Restant à ce jour le plus gros succès d’entrées aux Pays-Bas, le film est inspiré d’un roman très connu dans le pays et raconte une histoire d’amour qui secoue la bourgeoisie conservatrice du pays.

99732

Véritable ode à la libération sexuelle, le film fait l’effet d’une petite bombe et envoie valser pêle mêle les codes de la religion ou de la bienséance. Le réalisateur commence à esquisser sa patte, cette satire corrosive qui fera son succès comme son malheur. Beaucoup ont vu dans ce film l’inspiration de la Nouvelle Vague, même si Verhoeven ne s’en est jamais réclamé. Plutôt électron libre, le réalisateur va continuer à cultiver son style sur ses terres natales avant de s’exiler aux Etats-Unis. 

 

L’arrivée aux Etats-Unis 

En 1985, le réalisateur, accompagné de sa femme, s’exporte vers les Etats Unis pour y réaliser des films à plus gros budgets, mais il ne compte pas pour autant renoncer à ce qui fait son style. Deux ans après son arrivée, Verhoeven connaît son premier gros succès outre-atlantique avec le très célèbre RoboCop, devenu une véritable icône de la pop culture, mais beaucoup oublient à quel point le film s’était montré critique à l’égard de la société américaine, dénonçant l’autoritarisme et la violence que Verhoeven croyait voir poindre.

paul-verhoeven-robocop

Le réalisateur enchaîne ensuite les succès avec Total Recall mais aussi Basic Instinct. Ce dernier, porté par la vénéneuse Sharon Stone, nous offrira l’une des scènes les plus cultes du cinéma, le fameux interrogatoire suivi du non moins fameux croisé-décroisé de jambes qui laisse entrevoir l’intimité de l’héroïne. Car oui, pour ceux qui l’auraient oublié, Verhoeven est un réalisateur chez qui le sexe occupe une grande place, sans jamais être gratuit. Si beaucoup ont pu reprocher à Basic Instinct de n’être qu’un thriller érotique sans profondeur, il faut plutôt y voir le portrait de la femme qu’y dresse Verhoeven, forte, assumée, maitresse de ses désirs comme de ses amants. Même Michael Douglas n’aura su y résister. 

basic-instinct-1992-004-sharon-stone-interrogation

 

La chute 

Nous sommes à l’automne 1995 quand sort sur les écrans américains le nouveau né de Verhoeven, Showgirls. Le public s’attend alors à voir une sorte de Basic Instinct, les meurtres en moins. Pour faire court, le public veut voir du sexe. 

showgirls

Le film est pourtant un échec retentissant, aussi bien public que critique. Pour un budget de 45 millions de dollars, il n’en rapportera que 38 millions. Les critiques le descendent littéralement en flèche, de façon unanime, parlant l’oeuvre comme du pire film jamais montré et n’épargnant aucun superlatif négatif à son réalisateur. Showgirls reçoit même 13 nominations aux Razzie Awards, les Oscars de la honte, et il rafle la mise dans 7 des catégories. Pas rancunier, Verhoeven se rend à la cérémonie pour récupérer son prix du pire réalisateur de l’année, fait assez rare pour être souligné (la vidéo de son discours est disponible dans les bonus du DVD, ou à voir ici : https://www.youtube.com/watch?v=3E7xzEnt2eA). Il déclarera à l’occasion de cet échec : « Lorsque je faisais des films aux Pays-Bas, ils étaient considérés comme décadents, pervers et sordides. Alors je suis venu m’installer aux Etats-Unis il y a dix ans. Depuis, mes films sont considérés comme décadents, pervers et sordides ».

showgirls-showgirls-945670
L’envers du décor sur le tournage de Showgirls

Pire encore, le film jette l’opprobre sur tous ses acteurs ou presque : la jeune Elizabeth Berkley devient la risée d’Hollywood et ne retrouvera plus aucun rôle conséquent, Kyle MacLachlan écornera passablement son image de gendre idéal, et Gina Gershon aura elle aussi bien du mal à rebondir. Seul phare dans la nuit pour le réalisateur, le film rattrape son échec commercial par les ventes vidéo qui dépassent les 100 millions de dollars. 

vUcPD1hwb5H4301qdaKHXYRnmek

Après cet échec, Verhoeven tente de rebondir deux ans plus tard en se remettant à la SF, et concocte Starship Troopers, une immense fable satirique sous forme de combat galactique, qui se moque à la fois du militarisme autant que des grandes sagas comme Star Wars. Bien que l’accueil réservé au film fut un peu plus chaleureux que pour Showgirls, les critiques sont très divisées et le film parvient tout juste à être rentable. Aux Etats Unis, on y voit un éloge du fascisme, en Europe on y voit un mauvais film de science fiction. Christophe Honoré, alors critique pour les Cahiers du Cinéma, parlera même de film conçu pour des « puceaux accros aux jeux vidéo ». Dur. 

crop2_starshiptrooperspaul1

En 2001, le réalisateur quitte les Etats-Unis et retourne en Europe, en proie au doute après ses échecs répétés outre-atlantique. 

 

La réévaluation de son oeuvre 

Tandis que Verhoeven tourne en Europe, la critique redécouvre ce qui était autrefois considéré comme le creux de sa filmographie. 

Tout d’abord, Starship Troopers rentre dans les grâces des critiques qui se ravisent sur ce qui est probablement la meilleure satire de la guerre, encore à ce jour. Tout dans ce film est pensé pour se moquer de cette guerre sans but, que mènent notamment les Etats-Unis mais pas que. Même dans le choix de son casting, Verhoeven a su ironiser en engageant des acteurs de séries pour ados, au physique parfait alors qu’ils vivent l’horreur (Denise Richards en tête). Les publicités kistchissimes, l’absurdité du combat, la révélation finale sur les Arachnides, même le sport inventé dans le film, tout est ici fait pour tourner en dérision les Etats-Unis et les nations militaristes en général. Les corps sont déchiquetés sans aucune retenue. Et c’est cette dimension « objet » du corps que les critiques comprennent enfin et qui les amènent à repenser leur vision de l’oeuvre du Néerlandais, corrosive jusque dans les moindres détails. A se demander comment l’on avait pu passer à côté auparavant. 

starship-troopers

Mais ce changement de point de vue est surtout visible et radical au sujet de Showgirls. Le film a, des années après sa sortie, acquis le statut d’oeuvre culte, notamment grâce à certains réalisateurs comme Quentin Tarantino ou Jim Jarmusch, véritables adorateurs du film, mais aussi Jacques Rivette qui déclara que « Showgirls est l’un des plus grands films américains de ces dernières années ».

19422337_20130821103200138

En effet, Showgirls est bien plus que l’objet trash que l’on a voulu y voir. C’est une critique au vitriol de l’Amérique, ce qui explique probablement les raisons de cet échec. Verhoeven a montré aux autochtones ce qu’il reste de leur précieux rêve américain. Dans cette farce tragique sur les tribulations d’une innocente arriviste, plus rien ne reluit aux pays des néons, et Las Vegas, cette verrue au milieu du désert, fait figure de dépotoir de l’espèce humaine. Rien n’est facile pour la jeune Nomi, martyrisée par ses pairs, malmenée par ses employeurs et rabaissée par son entourage. Dès la première scène du film, on essaye de lui dérober ses affaires. Finalement, après de multiples trahisons, quelques actes peu catholiques, le viol de sa meilleure amie par son idole et la chute de son piédestal si durement acquis mais si éphémère, la plus si sage Nomi quitte Las Vegas pour un autre paradis artificiel de l’american dream : Los Angeles. Et c’est alors que l’on comprend : non seulement le rêve est mort, mais en plus Nomi ne s’en réveillera plus, condamnée à reproduire les mêmes erreurs. 

Verhoeven avait donc engendré un chef d’oeuvre, dix ans trop tôt. 

showgirls-pool-scene
Même les arbres sont artificiels dans Showgirls

 

Le retour au sommet 

Après quelques films en Europe, Verhoeven revient au sommet en 2016 en présentant au Festival de Cannes, en compétition officielle, son film Elle, avec dans le rôle titre l’inimitable Isabelle Huppert. Au sommet, le duo conquiert la presse qui voit volontiers le film remporter la Palme d’Or.  Doublé par une énième fable sociale de Ken Loach, le film se rattrape aux Golden Globes où il remporte celui du meilleur film en langue étrangère et de la meilleure actrice pour Huppert, et aux Césars avec notamment celui du meilleur film.

elle-paul-verhoeven-isabelle-huppert

Elle est une oeuvre où le malaise et l’inconfort sont quasi permanents. Verhoeven est donc de retour dans la lumière après une traversée du désert assez conséquente, avec les thèmes chers à son coeur, son style si particulier et une histoire des plus subversives, à l’encontre du pathos qui entoure généralement les films qui traitent du viol. Une éclatante réussite qui cette fois-ci fit quasiment l’unanimité. 

9a01b120-6e50-11e6-ab78-37dbe3d6ea41_20160831_Elle_Trailer

Son prochain film, Benedetta, est actuellement très attendu. Une histoire de nonne lesbienne, réalisée par l’un des cinéastes les plus controversés, avec la bien nommée Virginie Efira : l’excitation est à son comble mais il faudra patienter jusqu’à fin 2019 pour la découvrir.  

DlwtAIVWsAAQ1pX.jpg-large22

 

Paul Verhoeven aura donc su, tout au long de sa carrière, montrer une capacité incroyable à renaitre de ses cendres. Quand tous le croyaient perdus, définitivement achevé par la critique, le néerlandais n’a cessé de revenir, parvenant même à voir ses oeuvres les plus décriées totalement réhabilitées. Et ça, c’est la marque du véritable génie. 

Mathias Chouvier

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s