Le Miroir d’Andrei Tarkovski, la thérapie par le cinéma

En 1972, Andrei Tarkovski sort très contrarié du tournage de Solaris. Cette oeuvre de science-fiction est le film qu’il aimera le moins, le considérant comme son moins personnel. Le cinéaste russe décide alors de changer de cap et de faire un long métrage sur lui, sur sa mémoire, sur ses propres souvenirs. En 1975, il réalise Le Miroir où il mettra en scène Aliocha, un homme mourant qui décide de se pencher sur son passé. Faisant fi de tous les canons narratifs établis, Tarkovski construit un film sans chronologie, un film contemplatif : on doit sentir le poids du temps qui passe.

Le Miroir est, à mon sens, le long-métrage le plus intéressant de Tarkovski. Abscons lors des premiers visionnages, il mérite toutefois que l’on s’y attarde pour le comprendre.

Il serait vain de s’étaler sur toutes les images et métaphores que nous propose le film tant ce dernier est riche. Aujourd’hui, je souhaite seulement m’attarder sur la dimension thérapeutique que le film a eu pour le cinéaste.

« Il faut regarder ce film comme on regarde les étoiles et la mer, comme on admire un paysage » écrivait un admirateur à propos du film. Le Miroir c’est la poésie en elle-même « La logique mathématique n’y a pas sa place« . Tarkovski y parle de lui mais y parle avant tout de tous les hommes. A l’instar de l’oeuvre de Proust, Le Miroir est une quête de sens, de vérité existentielle. Le poids de la mémoire pèse sur la vie d’un homme et lui inspire secrètement ses échecs, ses joies, son insatisfaction, ses inquiétudes et sa mélancolie… Alors, Tarkovski s’empare de sa propre mémoire et se psychanalyse lui-même.

Dans la séquence d’ouverture, on voit un garçon allumer une télévision et y regarder un adolescent, bègue, guérir de son handicap au moyen d’une thérapie hypnotique. Cette séquence n’a, narrativement parlant, pas de lien avec celles qui suivent. Pourtant, thématiquement parlant, elle est un point clé du film. Avec cette séquence, Tarkovski nous convie à la contemplation d’une thérapie annonciatrice d’une autre thérapie à venir : la sienne, faite à l’aide du cinéma.

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Ce que le garçon contemple dans la télé c’est sa propre libération (future) et ce que nous allons contempler en visionnant Le Miroir c’est la libération de Tarkovski. En effet, le réalisateur écrira plus tard « En terminant Le Miroir, mes souvenirs d’enfance qui m’avaient poursuivi et hanté pendant des années disparurent d’un coup, comme s’ils s’étaient évaporés. Et je cessai enfin de rêver à la maison où j’avais vécu tant d’années auparavant ».

Bien qu’Andrei Tarkovski décide de passer par la fiction, on se doute bien, qu’au fond, le personnage d’Aliocha c’est lui. Le Miroir est un film autobiographique. Pour le tournage, il fait reconstruire la maison de son enfance dans laquelle il mettra en scène ses rêveries passées et souvenirs.

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Ses parents participent même au film. Tout d’abord, c’est Maria Tarkovski, la mère du réalisateur, qui joue le rôle de Maroussia âgée. Ensuite, à plusieurs reprises, en voix-off, on peut entendre la voix d’Arseni Tarkovski, père du réalisateur, qui récite ses propres poèmes. Le fils et le père ont toujours eu une relation tumultueuse. Arseni Tarkovski quitte le foyer familial en 1935 et garde très peu de contact avec son fils, ce qui marquera à vie ce dernier. Plus tard, ils entretiendront des relations cordiales mais les oeuvres des deux hommes sont la preuve qu’ils ne cessèrent de se chercher et de se vérifier l’un l’autre.

1935 est une date importante à retenir puisque dans Le Miroir c’est aussi l’année où le père d’Aliocha quitte le foyer familial : la fiction rattrape la réalité. Au cours d’une conversation téléphonique entre Aliocha et sa mère, on apprend que 1935 c’est aussi l’année où la grange de sa maison d’enfance a brûlé, plan du cinéma aujourd’hui mythique.

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Cette grange qui brûle sous la pluie symbolise le départ de son père. Une partie de la maison, une partie d’Aliocha, une partie d’Andrei Tarkovski s’en va en même temps que la figure paternelle.

Tarkovski ne fait pas que revenir sur son enfance mais nous parle aussi de ses peurs, des difficultés qu’il rencontre au quotidien avec lui-même et ses semblables. Par exemple, la voix est un thème récurrent du film (comme l’annonce la séquence d’ouverture ; c’est en maitrisant les mots que l’on maitrise son « soi »). Pour Tarkovski, la parole c’est son incapacité à communiquer correctement avec les autres et son insatisfaction face aux relations qu’il entretient avec ses proches. Dans le film, Aliocha a du mal à communiquer avec son fils. Enfant, l’absence de son père était une réelle souffrance et pourtant, Aliocha réalise être le même étranger pour son fils avec qui il n’arrive plus à parler.

Tout le film remet en question l’usage de la parole qui retransmet difficilement nos pensées et nos émotions. D’ailleurs, Aliocha dit à sa mère, après quelques jours de silence due à une maladie « Cela fait du bien de se taire. Les paroles ne sauraient rendre ce qu’on éprouve. Elles sont plutôt ternes ». Tarkovski est frustré de ne pouvoir rendre compte correctement de ce qu’il se passe dans son esprit. Peut-être que le cinéma est une alternative à cette parole inefficace. Les images parlent d’elles-mêmes. Grâce au cinéma, il met en scène les idées qu’il est incapable d’exprimer.

Un autre élément récurrent du film, c’est le visage, et principalement le visage de la mère et de l’épouse (jouées par la même actrice). A de nombreuses reprises, Tarkovski filme la femme de dos. Une de ses grandes peurs, c’est de perdre le visage de l’autre.

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Pour Tarkovski, l’objectif du Miroir était de revenir à la source de ce qu’il est : pour se libérer du poids du souvenir, il faut fixer une image d’enfance. Pour se libérer, il faut se fixer soi-même comme l’on se fixe dans un miroir.

Le cinéaste a construit le film de manière à ce que cette libération se fasse à la fin. On revient sans cesse dans la maison de son enfance sauf qu’à chaque fois, le personnage d’Aliocha est systématiquement empêché de rentrer dans une même pièce. Cette pièce c’est l’élément qui manque à Tarkovski pour se sentir enfin libéré et c’est elle qui le condamne à un éternel retour au sein de ses souvenirs.

Avec Le Miroir, c’est une nouvelle vision de l’art qu’Andrei Tarkovski nous offre : l’art comme un pansement, comme une béquille.

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