Les Animaux Fantastiques : Les Crimes de Grindelwald, ou quand l’oeuvre échappe à son auteur

“J’ai toujours été fier du talent que je possède pour tourner des phrases. Et les mots sont à mon avis, qui n’est pas si humble, notre plus inépuisable source de magie. Ils peuvent à la fois infliger des blessures et y porter remède.”

Albus Dumbledore

          Les Animaux fantastiques : les crimes de Grindelwald est le deuxième volet à la prélogie de la désormais légendaire saga Harry Potter. L’histoire d’amour entre le jeune sorcier britannique et le septième art remonte à 2001 et, depuis, huit films sont sortis. Et parce que les chiffres vous donnent (presque toujours) l’air savant : plus de mille deux cent minutes d’images ont été tournées et montées, quatre réalisateurs se sont succédés avec quatre compositeurs différents et environ huit milliards de dollars de recettes ont été enregistrés. Tout ceci pour arriver à un constat simple et pourtant essentiel pour comprendre la logique de notre critique : Harry Potter, c’est énorme. Un film Harry Potter est un événement. Un événement pour la pop culture, pour les amateurs de cinéma, pour les fans, pour quiconque a déjà entendu parler du sorcier à la cicatrice en forme d’éclair. 

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      Alors, lorsque les studios Warner ont promis cinq nouveaux films qui se dérouleraient dans l’univers fantastique développé par J.K Rowling, les attentes étaient colossales. Le défi qui incombait au réalisateur et à l’équipe du film était le même que celui auquel se sont confrontés ceux qui ont repris Star Wars : faire un long métrage avec une personnalité propre qui s’inscrit dans un univers déjà connu et surtout approprié par des millions d’anonymes tout en restant compréhensibles pour les néophytes. 

             Dès lors, les studios, dans un éclat de merchandising publicitaire génial, ont confié cette lourde tâche à celle par qui tout a commencé. Joanne Rowling s’est ainsi retrouvée à l’écriture du scénario des deux premiers opus de la nouvelle trilogie des Animaux fantastiques. Qui de mieux pour réaliser l’adaptation délicate d’une oeuvre adulée que l’auteure elle-même ?

            Nous tâcherons, après cette intro à la longueur marvellesque, de montrer que  Les Animaux fantastiques : les crimes de Grindelwald est un long métrage sincèrement oubliable. Mais surtout, que J.K Rowling devrait abandonner définitivement l’écriture scénaristique au risque de dénaturer sa propre création.

 

Une réalisation noirâtre et soignée au service du néant

             Ainsi, nous nous adressons tout d’abord aux amateurs de cinéma. Aussi bien ceux qui vont dans une salle obscure (hilarant) pour passer un moment agréable et divertissant que ceux qui vont pinailler comme des charo de Télérama sur la moindre incohérence scénaristique et baver comme Jérôme Garcin devant le dernier plan séquence de Asghar Farhadi (là je parle de mon asso que je salue au passage).

           Les Animaux fantastiques : Les Crimes de Grindelwald (qu’il conviendra désormais d’appeler Les Animaux fantastiques 2 ou bien Les Crimes de Grindelwald parce que sinon c’est beaucoup trop long à taper) est donc la suite directe du passable voire négligeable Les Animaux fantastiques premier du nom. Réalisé à nouveau par David Yates, celui qui signa les corrects Harry Potter 5 et 7 deuxième partie, le très bon Harry Potter 7 première partie et le si controversé Harry Potter 6 : Le Prince de Sang mêlé, ce deuxième opus à la prélogie se veut comme les autres longs métrages de son metteur en scène : d’une noirceur profonde à l’image. Et ceci constituera peut être l’un des rares points positifs au film. Les Crimes de Grindelwald est visuellement irréprochable et même simplement beau lorsque l’on laisse le temps à son réalisateur de poser sa caméra et de balayer un Paris grisâtre, un ministère de la magie toujours aussi austère et glaçant ou bien des intérieurs poussiéreux et inquiétants. Les effets numériques sont assurés par des maîtres en la matière avec une mention spéciale à la scène où la ville lumière est, de manière antithétique, recouverte de linceuls noirs. 

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             Cette ambiance déliquescente voire déprimante à souhait est bien sûr le reflet du propos. Et là intervient le pire des problèmes du film : le réalisateur ne sait pas ce qu’il doit raconter. 

           Le scénario des Animaux fantastiques 2 est un magma titanesque d’idées tordues de récit qui, par son inconstance et ses incohérences, étouffe tout le reste du film. J.K Rowling ne sait pas écrire un long métrage. Et c’est complètement normal. Là où le premier volet avait la décence de poser un protagoniste clair, le deuxième ne sait même plus qui est le héros de l’histoire et c’est l’un des moindres défauts. A l’inverse d’un livre de plusieurs centaines de pages, un film ne dispose que de deux heures pour poser ses personnages. Or, dans une saga, les premiers films sont là pour s’assurer de présenter ces personnages aux spectateurs, les suivants s’emploieront à les développer, à les rendre complexes, quitte à sacrifier quelques scènes pour les présenter à ceux qui n’auraient pas vu les premiers films mais pas davantage. Les Crimes de Grindelwald oublie complètement cette logique et introduit aux spectateurs une multitude de nouveaux protagonistes et antagonistes qui se retrouvent plongés dans un univers noir d’encre, aux milieux. Les sorciers qui nous sont si chers ne sont alors plus que des fonctions ou bien des hommes et des femmes étouffés sous le poids d’une généalogie inventée qui prend tellement d’ampleur qu’elle en oublie ses propres membres. Alors le spectateur s’ennuie (un peu comme toi qui lis ces lignes). Obnubilée par l’envie de montrer tous ses nouveaux personnages, qui pourraient être intéressants, la caméra ne s’attarde sur rien et le film souffre d’un terrible problème de rythme. Le spectateur, complètement perdu, finit par plonger dans une léthargie un peu compatissante devant la chose informe qui s’agite sous ses yeux. Dans un montage anarchique (là j’exagère parce que certaines scènes sont plutôt joliment rythmées), se déchaînent de grandes réflexions sur l’élitisme, le populisme, l’eugénisme, le fascisme et tous les trucs en -isme qui ont régné sur la période la plus sombre de l’humanité que David Yates essaye tant bien que mal de souligner en saturant les contrastes de sa photographie. 

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           Les personnages affrontent tous ces événements sans que le spectateur ne ressente la moindre émotion pour eux (bien obligé puisque on ne sait pas qui vous êtes) et le casting se démène, à des degrés fluctuants, pour relever le niveau de dialogues assez pauvres. Nous rentrons davantage dans le domaine du subjectif mais, si Jude Law fait un correct Dumbledore jeune adulte et que Johnny Depp essaye de sauver sa carrière en cabotinant à la perfection, Eddy Redmayne est comme nous : il affiche une moue hagarde et ahurie devant la succession de cliffhangers et de révélations qui tombent sans aucune préparation. Zoé Kravitz (Leta Lestrange) et Alison Sudol (Queenie Goldstein) se contenteront de trois expressions faciales (sachant que l’une est toujours déprimée et l’autre toujours joyeuse et enjouée) et Dan Fogler (Jacob Kowalski) assure son rôle de comic relief (dommage que son personnage soit totalement inutile au scénario). Et s’il n’est pas fait mention d’Ezra Miller (Croyance), qui est pourtant l’une des têtes d’affiche, cela est sans doute dû à son temps d’apparition à l’écran ridiculement bas. 

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            Cependant, tous ces défauts majeurs mais purement cinématographique sauraient être pardonnés car après tout : on parle d’Harry Potter. Il est évident que si celui qui n’a jamais vu ou lu la saga oubliera le film dès qu’il sera sorti de la salle, le fan, le passionné, celui qui a dévoré six fois les livres et vu trois fois chaque film (sauf le 4 c’était vraiment nul) s’accroche désespérément et veut aimer ce long métrage. Parce que c’est Harry Potter. Parce qu’il y a Dumbledore. Parce qu’il y a Grindelwald, ce mage noir, Voldemort avant l’heure, évoqué dans la saga mais dont l’histoire n’est jamais complètement développée. Parce que notre fibre nostalgique est le meilleur générateur de gains pour les studios qui veulent répondre, sans aucun but lucratif et juste pour l’amour d’un univers qui a profondément marqué une génération, à ce cri des amoureux d’Emma Wats… de Poudlard pardon. Et J.K Rowling intervint. Et le monde cessa de tourner et l’apocalypse telle que Saint Jean l’avait décrite s’abattit sur le monde des sorciers (j’avoue je me suis emballé mais c’est la nicotine et le redbull). En tout cas, à partir de maintenant nous allons méchamment spoiler. Alors à ceux qui veulent découvrir le film vierge de toute info et qui ont réussi à lire ce texte destructuré jusqu’ici, nous disons au revoir et franchement bravo.

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Le sens d’une oeuvre appartient-il toujours à son créateur ?

         Comme dit plus haut (si si je te promets va relire), la difficulté à laquelle est confronté un long métrage qui appartient à une saga ou un univers étendu est qu’il doit développer sa propre personnalité tout en respectant l’oeuvre originelle. David Yates avait plutôt bien réussi cet exercice périlleux en donnant aux derniers volets de la saga Harry Potter sa pâte de metteur en scène avec cette noirceur brutale à l’écran qui suivait le tournant que prenait les livres. Or, pour les huit premiers films dans l’univers d’Harry Potter, le réalisateur était accompagné d’un scénariste complètement détaché personnellement de l’histoire originelle telle que développée dans les romans. Toutefois, pour Les Animaux fantastiques : les crimes de Grindelwald ainsi que le volet précédent, les studios ont confié la lourde tâche de rédiger un scénario à nul autre que J.K Rowling. Dès lors, il apparaît évident qu’une auteure ne peut avoir un regard indifférent sur sa propre oeuvre puisque celle-ci, par définition, émane de sa créatrice et représente une partie de sa vie, de ses émotions, de sa vision de la société. Une fois cette oeuvre rédigée, l’auteure développe elle-même une autre vision : celle de sa propre création. 

            Dans l’univers d’Harry Potter, une multitude de personnages, extrêmement bien développés, font différents choix et agissent tel que l’a pensé et voulu l’auteure selon la vision qu’elle développait de ses personnages. Cependant, une fois le roman livré au public, celui-ci s’empare des créations de l’auteure et interprète ces choix et actions montrés dans le roman selon sa propre vision de l’oeuvre. Et ces deux visions, celle de la créatrice et celle du lecteur, peuvent parfois se heurter. Laquelle prime donc ? Nous n’allons sûrement pas chercher à donner une réponse tranchée mais, dans le cadre de notre critique, nous avancerons l’idée que André Gide soutenait dans son introduction à Paludes : “Avant d’expliquer aux autres mon livre, j’attends que d’autres me l’expliquent. Vouloir l’expliquer d’abord c’est en restreindre aussitôt le sens”. En l’espèce (tu as un commentaire à rendre pour demain), certains aspects de la vie de personnages importants des livres Harry Potter n’étaient jamais complètement dévoilés et donc laissés à la libre interprétation du lecteur, celui-ci se forgeant donc sa propre mythologie sur ces sorciers qu’il a pris tant de plaisir à suivre. C’est notamment le cas du personnage le mieux développé de la saga : Albus Perceval Wulfric Brian Dumbledore.

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             Nous le répétons : nous nous adressons désormais aux vrais fans. Il est clairement dit dans le livre que le directeur de Poudlard était ami avec Grindelwald dans sa jeunesse. Il est clairement dit que le professeur au nez aquilin se voit avec une paire de chaussettes dans le miroir du Riséd. Il est clairement dit que l’on est sûr que ce n’est pas vrai. La véritable vision qu’a Dumbledore dans le miroir était l’un des piliers de sa personnalité et l’une des raisons pour lesquelles ce personnage était l’un des meilleurs de l’univers de Harry Potter. Toute la tragédie de la jeunesse de Dumbledore fait du sorcier que même Voldemort redoute ce qu’il est : un être désespérément bon. Or, cette vision dans le miroir du Riséd était complètement laissée à l’interprétation du spectateur. Certains préfèrent que Dumbledore y voit Ariana, sa jeune soeur morte dans des circonstances toujours nébuleuses. D’autres préfèrent l’imaginer en compagnie de Grindelwald, l’ami inavouable dont Dumbledore a partagé les idéaux extrêmes. Bref, mystère et c’est tant mieux car ainsi chacun se donnait sa propre justification aux actions du si magnétique sorcier à la barbe blanche. Les Animaux fantastiques 2 donne la réponse. En fait, J.K Rowling donne elle-même la réponse. L’auteure impose sa vision sur celle des spectateurs. De même que l’on pouvait s’interroger sur la véritable nature de l’amitié qui lie Dumbledore à Grindelwald, J.K Rowling a étouffé toute trace de mystère et de liberté dans la lecture de son oeuvre. Alors on pourra arguer qu’il est toujours possible de prétendre que le film n’existe pas, qu’il nous appartient toujours de construire notre propre interprétation des événements. Il paraît toutefois difficile d’agir comme si l’auteure ne s’était jamais exprimée directement sur le sujet. 

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            Les Animaux fantastiques 2 est donc le produit en trop. Un long-métrage issu de l’imagination fertile et débordante d’une créatrice qui a encore envie de nous livrer ses interprétations de l’oeuvre culte qui lui a échappé il y a désormais fort longtemps. Les potterheads, extatiques à l’idée de replonger dans l’univers merveilleux de Harry, Ron, Hermione, Severus Rogue et autre stupefix, se voient en réalité dévoiler les quelques précieux secrets qui font la légende sublime de ces personnages adorés. André Gide ajoutera ainsi “Attendons de partout la révélation des choses. Du public, la révélation de nos oeuvres”. Loin de nous l’idée de blâmer entièrement Rowling (que nous remercions chaque jour en infusant de l’armoise à laquelle nous ajoutons de la racine d’asphodèle sur un autel). Le sortilège serait plutôt à jeter aux studios et leur avidité creuse qui abusent de l’amour démesuré que nous portons à une franchise synonyme d’adolescence heureuse (ou pas : moi j’attends toujours ma lettre de Poudlard). Toutefois, malgré tout, quoiqu’il en soit, nous irons voir Les Animaux fantastiques 3… Parce que c’est Harry Potter… Et que on est un peu con quand on est amoureux. 

Timothée Wallut

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