Malick : du navet au génie

Aujourd’hui, nous nous attaquons à l’un des réalisateurs les plus mystérieux et intrigants, mais aussi l’un des plus doués : Terrence Malick.

Très avare en interview, le réalisateur ne se déplacera même pas pour récupérer sa Palme d’Or en 2011. Génie opaque, maitre de la mise en scène, responsable de certains des plus beaux plans du cinéma, nous ne savons presque rien de ce réalisateur.

Cependant, après la lecture de « One Big Soul : Une histoire orale de Terrence Malick », sorte de recueil de témoignages de ceux qui ont travaillé avec lui et l’ont côtoyé, et après avoir vu chacun de ses films, il m’a semblé être enfin à même de le comprendre suffisamment pour porter un regard critique et établir un classement de ses oeuvres. Emporté par la sensation, totalement fictive malheureusement, d’être un intime de cet homme énigmatique, voici donc le dit classement, potentiellement subjectif.

9 – Voyage of Time : au fil de la vie (2016)

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Sorte de long poème onirique qui se donne pour mission de remonter le fil de la vie (rien que ça), le film fait « pschitt » et retombe comme un soufflé. Une sorte de « 2001 » au rabais, qui n’imprime jamais vraiment dans l’esprit du spectateur. Si vous n’entendez pas les gens ronfler dans la salle, c’est probablement qu’ils l’ont quittée. Cette fois, même le talent de Malick n’aura pas su être à la hauteur d’une ambition aussi démesurée, si louable soit elle. Même la voix de Brad Pitt à la narration, ou Cate Blanchett selon la version, n’aura pas pu sauver le film. A éviter donc.

8 – A la merveille (2012)

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Chez Malick, comme chez peu de réalisateurs, la frontière entre l’imposture et le génie est très mince. Ici, le réalisateur tombe du mauvais côté de la ligne et signe un pamphlet mièvre sur l’amour, qui a la capacité émotionnelle d’une huître et la profondeur d’une flaque d’eau. L’imagerie est balourde et les dialogues n’ont aucune consistance, à l’image d’un Ben Affleck translucide, qui glisse littéralement sur la pellicule, ce qui finalement semble l’échec le moins surprenant de ce Malick qui avait tout pour être génial (notamment Olga Kurylenko et Rachel McAdams, brillantes) mais qui n’a pas su trouver sa voie. C’est toujours très beau, mais c’est loin d’être bon.

7 – Song to song (2017)

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Film le plus récent de Malick, Song to Song nourrissait un ambitieux projet de drame amoureux sur la scène musicale d’Austin. Jamais chez Malick un film ne vous décevra visuellement. Mais ici, tout ou presque est désincarné. Le casting, XXL certes, a l’air de s’ennuyer ferme. La voix off multiplie les envolées lyriques qui peinent à convaincre. Cependant le film est dense, il a l’allure d’une tragédie grecque. Le réalisateur se sert habilement de la toile de fond qu’est la musique pour nous offrir quelques moments de grâce bienvenus. Un Malick en demi-teinte donc.

6 – Knight of Cups (2015)

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Globalement déprécié à sa sortie, Knight of Cups mérite pourtant plus d’intérêt qu’il n’en a reçu. On comprend ce qui peut agacer dans ce film : la narration non-linéaire est difficile à cerner, la voix off constamment présente et changeante (le film ne comporte que très peu de dialogues) peut perturber. Cela dit, rarement un film avait aussi bien représenter la mémoire et ses bribes. Dans un flux ininterrompu de souvenirs, un homme se rappelle l’amour et ses relations, sans que l’on sache si elles sont passées, présentes ou futures. Le casting est comme toujours monstrueux et jamais Malick n’avait poussé aussi loin le curseur de l’intime, tout en évitant de tomber dans le ridicule. Un véritable exercice d’équilibriste donc, réussi mais difficile à suivre.

5 – La Ligne Rouge (1998)

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A partir de ce point, le classement fut difficile à établir, tant les films sont réussis. La Ligne Rouge fait figure de transition dans la filmographie de Malick. Ici, le réalisateur ébauche ce que seront les obsessions de ces derniers films, et cherche à décortiquer les émotions humaines face ici à l’horreur. C’est tout ce qui fait la splendeur de ce film, loin du traditionnel film de guerre, qui conjugue l’horreur et la beauté comme aucun réalisateur n’avait osé le faire. La peur et la violence sont passées au crible onirique de la caméra du cinéaste texan, qui livre une véritable ode à la vie, prenant le spectateur à la gorge pour ne jamais le lâcher trois heures durant. On en sort presque essoufflé.

4 – Le Nouveau Monde (2005)

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Comme un incroyable tacle au monde plastifié de Disney, Malick s’empare du mythe de Pocahontas et signe un film viscéral et visuellement parfait. Jamais on avait vu d’aussi belles scènes d’amour au cinéma. Malick est un metteur en scène hors pair, qui dirige ici un Colin Farrell tout en retenue (chose rare chez l’acteur) et la révélation Q’Orianka Kilcher, que dévore la caméra. Réflexion croisée sur l’amour et le déracinement des Indiens d’Amérique, Le Nouveau Monde entremêle tendresse et brutalité, questionnant sans cesse les croyances à la fois de l’envahisseur mais aussi du spectateur. Un tournant majeur dans la carrière du cinéaste.

3 – La Balade Sauvage (1973)

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Premier film de Malick, il montre déjà le talent inné de cet immense réalisateur. La Balade Sauvage est une sorte de « Bonnie and Clyde » qui navigue entre l’amour et le sang, une promenade lyrique visuellement étourdissante. Le film vaut surtout pour son casting : Sissy Spacek, un an avant « Carrie », signait une performance incroyable, en communion totale avec son partenaire Martin Sheen, criant de vérité. Film rebelle, tant par le sujet que par le traitement novateur et la mise en scène innovante de Malick, l’oeuvre fait montre de génie en choisissant de ne jamais juger ses protagonistes, mais en se contentant de livrer au spectateur leur funeste parcours. Probablement le meilleur premier film qui soit, rien de moins.

2 – Les Moissons du ciel (1978)

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Après un premier film aussi réussi que la Balade Sauvage, il nous tardait de voir ce que livrerait Malick. C’est pourtant sans effort que le cinéaste faire encore mieux avec Les Moissons du ciel, qui prend le contre pied du film précédent. Ici, on célèbre la beauté du monde et de la nature, jamais un champ de blé n’avait été aussi bien filmé. C’est un questionnement perpétuel, tension constante entre la sincérité et la trahison, la violence et l’amour, première esquisse du style inimitable de Malick qui mêle l’onirique au réel, à l’image du titre (Days of Heaven en VO). Le film, très ambitieux, met à nu la nature humaine, et la nature tout court, sans jamais assommer le spectateur, transporté mais pas désemparé. Parfois même, il semble que la brise qui parcourt les champs du film caresse aussi le spectateur. Troublant, exceptionnel.

1 – The Tree of Life (2011)

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Palme d’or 2011, The Tree of Life est véritablement la synthèse des obsessions de Malick. Loin de faire l’unanimité à sa sortie, le film mérite pourtant cette première place. Ici, le cinéaste ramasse tous les motifs qui l’obsèdent : la famille, l’amour, la religion, le mystique, la vie et le hasard qui nous a mené où nous sommes. Rarement Malick avait livré un film aussi personnel, une véritable mise à nu lyrique, portée par un casting parfait de bout en bout. La mise en scène est éblouissante, et Malick y mêle tout ce qui fait son style, comme son utilisation unique du steadycam, qui fait de la caméra un personnage à part entière du film, alternant plan larges et resserrés, comme pour multiplier les points de vue sur la cellule familiale qu’il étudie. Le film comporte une dimension quasi scientifique dans sa démarche, mais onirique dans sa construction, à l’image de cette séquence de vingt minutes qui, au beau milieu du film, retrace l’origine de la vie, des dinosaures à la famille que l’on suit. Ceux qui connaissent et apprécient Malick sauront voir à quel point le film représente le point d’orgue des questionnements du cinéaste, tant philosophiques que cinématographiques. Quant aux autres, ils passeront probablement à côté de l’un des meilleurs films de ces dernières années. Cela dit, il n’est jamais trop tard pour changer d’avis.

Mathias Chouvier

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