La Jetée de Chris Marker

D’une durée de 28 minutes, La Jetée est un film français de science fiction réalisé par Chris Marker en 1962. Ce film expérimental est en fait, à l’exception d’un seul plan filmé, un diaporama de photographies en noir et blanc (un photo-roman, selon le générique), commenté par un narrateur unique et accompagné par la musique de Trevor Duncan.

Dans un monde où la guerre nucléaire a eu lieu, les rares survivants se terrent dans des souterrains. Pour sauver l’humanité, des expériences sont faites sur des prisonniers : on cherche à les faire voyager dans le temps afin que le passé et l’avenir viennent au secours du présent agonisant. Les cobayes meurent les uns après les autres ou deviennent fous… Le film met en scène l’histoire d’un homme qui va être choisi en raison de sa bonne mémoire visuelle et surtout en raison d’un souvenir d’enfance dont la puissance le hante chaque jour…

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Le scientifique (Jacques Ledoux) faisant des expériences sur l’homme (Davos Hanich)

« Ceci est l’histoire d’un homme marqué par une image d’enfance » annonce le premier carton. Le film débute sur la jetée d’Orly, là où les gens venaient voir les avions atterrir et décoller avant la guerre nucléaire. Le héros, alors petit garçon, assiste à la mort d’un homme. La réalisation de ce moment est particulièrement brillante : la narration se met en place grâce au jeu de la durée d’exposition des photos. La même photo reste à l’écran pendant une vingtaine de secondes puis tout d’un coup, tout s’accélère et se brouille au rythme du bruit d’un avion qui décolle et de la voix off qui s’accélère elle aussi, n’utilisant plus que des phrases courtes et hachées pour décrire l’événement. Tout se déroule très vite, les six photos sont passées en un instant : on sent que l’enfant qui assiste à la scène ne comprend pas totalement l’ampleur de ce qu’il vient de voir. Plus tard, il ne se souviendra plus que du visage d’une femme, présente elle aussi au moment du drame.

C’est donc ce souvenir que les scientifiques souhaitent utiliser : au cours d’un de ses voyages dans le temps, notre héros retrouvera la femme de la jetée et s’en suivra une histoire d’amour intimiste et bouleversante de pudeur.

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L’homme du futur vivant une histoire d’amour avec la femme du passé (Hélène Chatelain)

Chris Marker signe ici une œuvre révolutionnaire tant par le fond que par la forme. Le support du film sert totalement le propos : la photo montre un temps figé, un temps éternel. Le minimalisme des photos, des décors rend l’univers apocalyptique dépeint très oppressant : on ressent la mort, l’enfermement, le manque de lumière, d’eau, de nourriture… L’esthétique de ce futur nous rendrait presque claustrophobe et jure avec les scènes où le héros évolue dans le passé, avant la guerre nucléaire.

Une des scènes les plus touchantes est celle où l’homme se balade au milieu du musée d’histoire naturelle avec la femme. Venant d’un futur dévasté où toutes les espèces végétales et animales ont disparu, il admire les animaux empaillés, les fossiles et les squelettes…

Pour une immersion totale, Chris Marker travaille sur la subjectivité des plans et sur le son. Par exemple, pendant les expériences scientifiques, on entend à de nombreuses reprises des chuchotements en allemand et les battements d’un cœur. Pourquoi mettre en scène des chuchotements plutôt que des paroles ? L’homme est en train d’être manipulé : il est confus et n’entend pas bien ce qu’il y a autour de lui.

Pour ce qui est de la subjectivité des plans, on peut prendre l’exemple du dernier plan de la scène décrite précédemment : celle où l’enfant se promène sur la jetée et voit un homme mourir. Dans cette scène, la dernière photographie présentée montre la piste de décollage sauf que tout est brouillé et flou : c’est certainement la dernière chose que l’homme voit avant de mourir.

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Dernier cliché de la scène où l’enfant voit l’homme mourir.

Afin de rendre le film vivant, une véritable esthétique du mouvement est développée. La plupart des photos semblent comme ratées. Si un photographe devait les trier pour une exposition, il n’en aurait pas gardé la moitié, tant la plupart sont mal cadrées. Si l’on se réfère à la scène de fin, où l’homme court sur la jetée, l’on se rend compte que ce procédé a pour but de nous donner une véritable impression de course : Chris Marker multiplie les points de vue, fait accélérer les photos au rythme des pas de l’homme. On a l’impression de voir un véritable film.

Chris Marker nous livre 28 minutes de pure poésie. Il est rare de voir un court-métrage d’une telle force, d’une telle mélancolie.

Aujourd’hui, La jetée est considérée comme un chef-d’oeuvre et ne cesse d’être acclamé par la critique. Il inspirera L’armée des 12 singes, de Terry Gilliam, film sorti en 1995 avec Bruce Willis et Brad Pitt.

2M

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