Des Oscars et de l’eau

Après le triste spectacle de l’année dernière (on se souvient tous de la confusion entre La la land et Moonlight au moment de récompenser le « meilleur film), la quatre-vingt-dixième cérémonie se devait de revenir à une certaine sobriété, sobriété par ailleurs nécessaire suite aux récentes révélations de harcèlement sexuel qui secouent le petit monde très opaque du cinéma américain.

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Sans surprise, Guillermo del Toro triomphe. Son chef d’oeuvre La Forme de l’eau est couronné de l’Oscar du meilleur film et lui même de meilleur réalisateur. Malgré un scénario classique et teinté d’un sombre arrière-goût de rêve américain, le réalisateur envoûte par une délicatesse rare et un choix audacieux de mise en scène avec quelques tableaux hors du commun perlés délicatement au fil du long-métrage.

La Forme de l’eau, hypothèse d’un renouveau du conte gothique, nous présente Elisa, interprétée par une très grande Sally Hawkins, une invisible muette employée comme femme de ménage dans un laboratoire de recherche américain dépeint comme très secret. Dans le dos des scientifiques, elle va rapidement se nouer avec une étrange créature aquatique capturée en Amérique du Sud. Le thème de l’eau, récurrent dans la filmographie de Guillermo Del Toro, se développe tout au long de la bande sonore composée par le Français Alexandre Desplat, également récompensé cette année.

On notera particulièrement les extraits musicaux et sans doute chefs d’oeuvres Without you, A Princess without a voice, Underwater Kiss et surtout la superbe tenue et fuite de The Escape. Le Français avait déjà été remarqué pour son travail avec Wes Anderson dans The Grand Budapest Hotel, également récompensé d’un Oscar. Plus personnellement, il est également l’auteur des bandes originales des films Le discours d’un roi de Tom Hooper , The tree of life de Terrence Malik et plus surprenant les deux volets du dernier Harry Potter.

Côté acteurs, Gary Oldman est enfin consacré dans le rôle de Winston Churchill dans Les Heures Sombres. Il confirme peut-être enfin la sournoise théorie qui permet aux acteurs de plus de 50 ans de se reconvertir dans le biopic afin de finalement arracher une statuette à l’académie.

Frances McDormand triomphe sans surprise pour sa remarquable interprétation de Mildred Hayes dans Three Billboards, les panneaux de la vengeance, portrait d’une mère détruite par le viol et l’assassinat de sa fille dans une ville où règne le très honorable shérif Willoughby, incarné par un Woody Harrelson en grande forme.

Une pointe de déception pour Sally Hawkins mais l’académie sort peut-être enfin d’une démarche très malsaine pour son choix des acteurs et actrices primés qui consistait à ne plus se pencher sur les jeux propres des comédiens mais seulement sur les petits sacrifices auxquels ils s’étaient adonnés pour se glisser dans leurs personnages, en l’espèce dans La Forme de l’eau la langue des signes américaines.

La cérémonie ne répond cependant toujours pas à l’absence de nomination de Kate Winslet pour son travail dans le dernier Woody Allen, Wonder Wheel. Malgré un réalisateur dans la tourmente médiatique, il est dommage que l’Académie n’ait pas pu faire abstraction de l’homme pour consacrer la femme ici époustouflante, fausse tragédienne déchue et pathétique jouant de la lumière saturée de son appartement et des sons des stands de tir du parc d’attraction où elle travaille comme serveuse.

L’incompréhension de la soirée reste l’octroi du meilleur scénario original à Get Out. Il est sûrement important pour l’Académie d’amender ses choix premiers et dans une nouvelle vision sociale qu’elle semble s’imposer rappeler au moins une fois les films oubliés par le quatuor suprême: film, réalisateur, acteur, actrice. Mais face à La Forme de l’eau ou encore Lady Bird et Three Billboards le film et son scénario ne font simplement pas le poids. En caricaturant à peine, un jeune photographe américain se retrouve enfermé dans la maison familiale des parents de sa petite amie blanche. Malgré un rythme soutenu et des performances individuelles encourageantes le scénario de ce qui a pu être encensé comme le renouveau du thriller ne se démarque nullement.

Dunkerque de Christopher Nolan est sans aucune hésitation récompensé pour son travail sonore avec les deux statuettes du meilleur montage de son et mixage sonore ainsi que celle du meilleur montage vidéo. Dunkerque reconstitue la fuite des anglais lors de la défaite de mai 1940 et mêle des bruitages extraordinaires à une scénographie sobre et puissante. Dunkerque était déjà récompensé par les spectateurs puisqu’il s’agit du plus gros succès cinématographique pour un film sur la Seconde Guerre mondiale avec plus de cinq-cent millions de dollars de recettes.

Le studio Pixar, depuis quelques années nouveau pantin de Disney et, depuis peu, plus gros producteur de films avec le rachat de la Century Fox, écrase comme à son habitude ses concurrents du petit monde de l’animation avec un Oscar pour Coco. Malgré une animation en trois dimensions sur la lignée de la Reine des neiges ou Vaiana, le film flatte Los Dias de los Muertos au Mexique par des couleurs féériques et une mise en scène ravissante. Coco arrache aussi la meilleure chanson originale avec le très classique Remember Me (Recuardé me).

Seule grande surprise, Blade Runner 2049 arrache la meilleure photographie à La Forme de l’eau. Grand directeur de la photographie, l’anglais Roger A. Deakins est un habitué des grosses productions et avait déjà collaboré avec de grands réalisateurs comme Scorsese et Mendes pour respectivement Kundun et Skyfall.

Enfin, comme actrice dans un second rôle, Allison Janney dans Moi, Tonya récupère la statuette la plus gagnée d’avance de cette année. En revanche, pour le second rôle masculin Sam Rockwell écarte notamment Woody Harellson et Willem Dafoe en policier moyen violent et raciste, performance simpliste mais touchante et juste. On notera l’audacieux choix de l’Académie de ne pas récompenser le très primé The Square du réalisateur suédois Ruben Östlund (Palme d’or à Cannes) mais Une femme fantastique du réalisateur chilien Sebastián Lelio comme meilleur film en langue étrangère. Le suédois aussi auteur du grand Snow Therapy et grand peintre de nos égoïsmes contemporains n’aura pas su séduire le jury cette année, pour le citer « La cruauté est parfois plaisante à regarder. »

Le palmarès complet :

Meilleur film : La Forme de l’Eau de Guillermo del Toro

Meilleur réalisateur : Guillermo del Toro pour La Forme de l’Eau

Meilleur acteur : Gary Oldman dans Les Heures Sombres

Meilleure actrice : Frances McDormand dans Three Billboards : Les Panneaux de la Vengeance

Meilleur acteur dans un second rôle : Sam Rockwell, dans Three Billboards : Les Panneaux de la Vengeance

Meilleure actrice dans un second rôle : Allison Janney dans Moi, Tonya

Meilleur scénario original : Jordan Peele pour Get Out

Meilleur scénario adapté : James Ivory pour Call Me by Your Name

Meilleurs décors et direction artistique :  Paul Denham Austerberry, Shane Vieau et Jeff Melvin pour La Forme de l’Eau

Meilleurs costumes : Mark Bridges pour Phantom Thread

Meilleurs maquillages et coiffures : Kazuhiro Tsuji, David Malinowski et Lucy Sibbick pour Les Heures Sombres

Meilleure photographie : Roger Deakins pour Blade Runner 2049

Meilleur montage : Lee Smith pour Dunkerque

Meilleur montage de son : Richard King et Alex Gibson pour Dunkerque

Meilleur mixage de son : Mark Weingarten, Gregg Landaker et Gary A. Rizzo pour Dunkerque

Meilleurs effets visuels : John Nelson, Gerd Nefzer, Paul Lambert et Richard R. Hoover pour Blade Runner 2049

Meilleure chanson originale : Remember Me dans Coco, paroles et musique de Kristen Anderson Lopez et Robert Lopez

Meilleure musique de film : Alexandre Desplat pour La Forme de l’Eau

Meilleur film en langue étrangère : Une femme fantastique de Sebastián Lelio (Chili)

Meilleur film d’animation : Coco de Lee Unkrich et Adrian Molina

Meilleur film documentaire : Icarus de Bryan Fogel et Dan Cogan

Meilleur court métrage de fiction : The Silent Child de Chris Overton et Rachel Shenton

Meilleur court métrage d’animation : Dear Basketball de Glen Keane et Kobe Bryant

Meilleur court métrage documentaire : Heaven Is a Traffic Jam on the 405 de Frank Stiefel

 

LS

 

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