Polars : tournez-vous vers Hong Kong

Alors que la Cinémathèque de Paris clôt sa rétrospective de haute volée sur le cinéma hongkongais : Creative visions, Hong Kong Cinema 1997-2017 pour célébrer l’anniversaire de la rétrocession, il est avisé de profiter de l’occasion pour se pencher sur un type de film, le polar hong-kongais.

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Fallen Angels – Wong Kar Wai

Au milieu des années 1970 aux États-Unis, alors que le Nouvel Hollywood est en phase ascendante, que l’échec du cinéma des années 1960 se fait oublier, les films que l’on regarde en salles obscures se nomment Les Dents de la mer (1975), Taxi Driver (1976), Rocky (1976) ou Star Wars (1977). L’âge d’or des années 1930-1950 est oublié et les vieux cinéastes à la papa sont remplacés par les nouveaux réal’ en vogue et leurs blockbusters chiadés.

On retrouve parmi ces films d’immenses classiques que tout le monde connaît mais la phase d’innovation ne dure pas et, très vite, l’audace laisse place à la maîtrise technique, la débrouille laisse place au gros budget.

En ce qui nous intéresse, si des réalisateurs américains ont pu enfanter de certains des meilleurs polars du cinéma, le genre se raréfie et son cycle de production se conclue véritable avec Serpico (1973) d’abord, du génial Sidney Lumet puis avec le magnifique Chinatown (1974) de Roman Polanski, néo-noir d’hommage aux meilleurs films du genre.

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Chinatown – Roman Polanski

De l’autre côté du Pacifique, pourtant, le genre connaît un perpétuel renouvellement. Au Japon il s’exprime particulièrement dans les Yakuza-eiga de Kinji Fukasaku et consorts, mais c’est à Hong Kong qu’il se développe le mieux. Le signe avant-coureur de cette passion hongkongaise pour le polar est probablement Story of a discharged prisoner de Patrick Lung Kong en 1967 qui inspirera un remake de John Woo en 1986, A Better Tomorrow.

C’est véritablement au début des années 1980 que le polar hongkongais prend ses formes avec, dès 1981, Story of Woo Viet de la formidable Ann Hui – qui honorait Paris de sa présence il y a quelques semaines. Johnny Mak va à son tour consolider les fondements en 1984 avec l’incontournable et extrêmement violent Long Arm of the Law (1984), souvent considéré comme le premier véritable film dudit genre qui naît en Chine à ce moment. Jackie Chan lui-même va se mêler de tout cela avec son très correct Police Story (1986), reconnu pour ses chorégraphies du meilleur effet. Cette série fondatrice se conclue probablement avec City on Fire (1987) de Ringo Lam et As Tears Go By du monstre sacré Wong Kar Wai en 1988, film très solide laissant présager de belles réussites pour les années à suivre.

Qu’a-t-il de si particulier alors, ce polar hongkongais ?

Après les premières franches réussites des précurseurs des années 1980, il prend tout son sens nouveau au début de ladécennie suivante. Dès 1990, John Woo cesse de réaliser des comédies au goût douteux et donne au polar ses premières lettres de noblesses avec des succès consécutifs : Bullet in the head (1990) et surtout Hard Boiled (1992), dernière production avant son départ pour les États-Unis, film majeur qui influencera bon nombre de réalisateurs outre Pacifique dont Quentin Tarantino.

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Hard Boiled – John Woo

Ces films et ceux qui suivent ont énormément apporté au cinéma – et continuent d’y contribuer – sur de nombreux aspects dont je choisis de n’en retenir que cinq.

Le premier, peut-être le plus troublant pour des spectateurs habitués aux productions occidentales, c’est la nouvelle manière de construire un schéma narratif. Certains de ces films semblent extrêmement confus, les scènes s’enchaînent parfois sans transition, sans explication, sans accompagnement. Dans Time and Tide (2000) de Tsui Hark, il est quelques moments où les ruptures sont si fortes que l’on passe d’une scène à une autre en changeant de personnages, d’histoire et de lieu. Le lien se fait plus tard, si l’on s’accroche et que l’on est attentif, lorsque toutes les scènes prennent sens ensemble. De même, dans Infernal Affairs (2002) de Andrew Lau et Alan Mak, le film condense en à peine plus d’une heure trente des années d’histoire sans nécessairement prendre le temps de créer des passerelles évidentes entre les époques et les évolutions des personnages. Ces constructions plus directes, moins douces peuvent être d’abord déstabilisantes mais l’on finit bien souvent par y prendre goût tant le rapport au film et la concentration demandée sont différents. Énigmatiques, elles ont contribué à l’intérêt suscité par le cinéma hongkongais hors de Chine et ce n’est pas un hasard si Scorsese a choisi pour The Departed (2006) de faire un remake de Infernal Affairs.

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Time and Tide – Tsui Hark

Le polar hongkongais, si c’est avant tout un polar, c’est aussi un genre qui se permet d’introduire des éléments qui ont rarement leur place dans les canons. Intrigue amoureuse parallèle, dimension familiale, fable morale, le tout parfois enrobée de violence extrême, ces mélanges ne sont pas rares dans ces films. Dans Bullets Over Summer (1999) de Wilson Yip (qui accouchera plus tard de la trilogie respectée Ip Man), après une scène d’ouverture d’une rare violence, le film dérive petit à petit vers une comédie quasi familiale où, nichés dans une planque chez une grand-mère semi-sénile, deux flics alternent romance, enquêteet vie de foyer. Un cocktail surprenant qui fonctionne plutôt bien et où le comique-dramatique agit comme un chaud-froid sur le spectateur qui ne s’attendait pas à pareil mélange.

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Bullets Over Summer – Wilson Yip

Au-delà de la construction des histoires et scénarios, le polar hongkongais apporte également une nouvelle manière de filmer certaines scènes. En particulier les fusillades, les scènes d’action, extrêmement chorégraphiées, parfois très longues, elles ont fait la réputation de grands cinéastes tels que John Woo. On en trouve dans son fameux The Killer (1989) mais surtout une, unanimement acclamée dans le précité Hard Boiled dont il convient de voir la scène. Les exemples sont infinis tant les fusillades ont marqué le cinéma de Hong Kong de la deuxième moitié du Xxème siècle mais la scène en question le montrera mieux que mes mots. Quasi intégralement tournée en plan séquence, elle dure plus de deux minutes et est filmée en couloir, laissant peu de place à l’improvisation. Une réalisation incontournable visionnable sur YouTube :

https://www.youtube.com/watch?v=3bozxgVQ9m0

Il peut sembler anecdotique de relever ce quatrième point mais il me semble pourtant fondamental tant il a été remarqué par la critique : les cinéastes de la nouvelle vague hongkongaise ont réinventé la manière dont on filme une ville la nuit. Les exemples sont aussi variés que nombreux et cette innovation fait sens. Les réalisateurs nommés à travers mon article ne sont pas simplement chinois, ils sont hongkongais. Ils vivent au coeur d’une Cité-État, ont connu l’urbanisation à grande vitesse et la tertiarisation de leur ville dans les années 1970. Si le cinéma hongkongais montrait la beauté de la ville depuis les années 1960, les réalisateurs de la nouvelle vague, après 1979-1980 donc, choisissent souvent de montrer les excès, la violence, le sexe… La nuit en somme. Tous ont donc partagé cette évolution de l’image de la vie urbaine, de ses travers et l’ont montré à leur manière. Je retiendrai, pour être court, l’exemple de Beast Cops (1998) des géniaux Dante Lam et Gordon Chan. Anthony Wong joue Tung, flic ami des triades qui n’a rien à envier au Noiret des Ripoux (1984). On suit Tung faire découvrir à Cheung la vraie vie de policier des rues, entre jeux d’argent, filles et nightclubs. Un film extrêmement puissant, violent, surprenant où Anthony Wong vu dans Infernal Affairs et Hard Boiled joue peut être le rôle de sa vie. Lam et Chan, les réalisateurs, y dépeignent une vie nocturne aussi repoussante que riche, aussi fascinante que dangereuse, véritable portrait des excès de leur ville.

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Beast Cops – Dante Lam & Gordon Chan

Enfin, une frange du polar hongkongais pourrait être décrite comme « hyper-stylisée ». Elle intègre des procédés techniques de style qui donnent à l’image une signature particulière. Il est donc assez fréquent d’y voir des ralentis, des arrêts sur image, des saccades, des distorsions. L’arrêt sur image est probablement le plus rencontré, souvent en fin de film comme dans – si ma mémoire tient le choc – Full Alert (1997) de Ringo Lam dont la technique stylistique est au service de l’intrigue psychologisée. Ces traits caractéristiques se retrouvent particulièrement chez Wong Kar Wai, réalisateur qui m’a fait aimer cette formidable ville et dont les exemples sont légions. On pense évidemment, puisque c’est un polar et probablement le meilleur de ma liste, à Fallen Angels (1995) où les distorsions provoquées par l’utilisation d’objectifs à courte focale sur des gros plans font l’esthétique du film. Demême, les ralentis quadrillent l’intrigue, la nuit est mieux filmée que jamais et tout est merveilleux. Cependant, puisque vous devez saturer des fusillades, de la violence et des flics en civil, ce style si particulier est à retrouver dans la scène d’ouverture de Chungking Express (1994), film que je ne peux commenter objectivement tant je l’aime et tant il est soit adulé soit détesté.

Si vous êtes lassés des films d’action traditionnels, que vous voulez découvrir d’autres manières de filmer des gens qui s’entretuent, vous perdre dans les méandres de schémas narratifs obscurs, apprécier des polars où les gens s’aiment parfois ou tout simplement flatter votre ego cinéphile : tournez-vous vers Hong Kong.

https://www.youtube.com/watch?v=MH38QAN80vs

Estéban Georgelin

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